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MINE DE PERKOA : Comment le zinc fait le malheur des villageois pour le grand bonheur des puissants

31 janvier 2018 Auteur :  

« Quand vous empruntez une marmite à quelqu'un pour préparer le dîner, ne la rendez pas vide ». Ces paroles sont celles du chef de village de Perkoa, dans les années 70-80. Le vieux sage ne croyait certainement pas si bien dire lorsqu'il rappelait ce dicton aux tous premiers explorateurs du site de la mine de Zinc, venus dans le village, en vue de son exploitation future.

Des décennies après, ces paroles restent toujours lourdes de sens et très interpellatrices, face à l'actualité de la mine et de la localité. Les exploitants de la mine sont visiblement en train de rendre la « marmite » vide, totalement asséchée ! L'histoire de Bali Xavier Bado, petit fils du vieux chef, devenu fugitif dans son propre village, pourchassé par ses hôtes d'un autre genre, juste pour avoir osé réclamer sa part du « dîner », est assez illustrative de cette situation.

Tard dans la nuit du 6 septembre 2015, Juliette Kanyala est brusquement sortie de son sommeil par le fracas d'un cargo de policiers qui s'est immobilisé devant sa porte à Perkoa. Quel malheur arrive-t-il encore ? S'interroge la jeune dame, avant de mettre le nez dehors. Depuis un moment en effet, pour la plupart des habitants de ce village de plus de 5000 âmes, le bruit de ce genre d'engin dans leur contrée est toujours annonciateur de problèmes. Juliette, 37 ans et enceinte de deux mois, s'est frayé un chemin jusqu'à la porte d'entrée entre ses quatre enfants endormis, ses chiens et ses poulets. C'est la police, qui cherche son mari, Bali Xavier Bado. Fils du chef de village, il est aussi le président de l'asso­ciation de jeunes de son vil­lage. Bali est l'un des meneurs du mouvement d'humeur des villageois depuis la veille, qui a blo­qué la mine exploitée par Nantou Mining, filiale du géant suisse Glencore, pour protester contre la pauvreté, les salaires indécents et les dommages environnemen­taux.

La manifestation a été paci­fique jusqu'à 4 heures du matin le quatrième jour, lorsque la police a com­mencé à disperser les villa­geois. Quelques jours plus tard, les forces de l'ordre ont arrêté l'un des manifes­tants au marché, puis un autre à l'école. Pour ces derniers, elles sont venues chez eux en pleine nuit. Bali, lui, s'est enfui sur sa moto sans dire à Juliette où il allait. C'est plus sûr comme ça, lui a-t-il dit.

Sanctuaires offshore

bassoletA l'inauguration de la mine g en 2013, celle-ci portait tous les espoirs d'une vie meilleure pour les popula­tions de Perkoa. Mais rien n'est venu. Pendant que les villageois luttaient contre la faim et la pauvreté et protestaient contre les nui­sances causées par la mine, des réunions dans des salles de conférences en Suisse et aux Bermudes et dans d'autres sanctuaires off­shore travaillaient à sortir des millions de dollars de ce petit pays, pauvre parmi les plus pauvres au monde.

Les documents obtenus par la Süddeutsche Zeitung et partagés avec le Consortium international des journalistes d'investiga­tion (CIJI) et ses 96 parte­naires, dont Le Reporter, comprennent des contrats de vente de plusieurs mil­lions de dollars, des déci­sions du Conseil d'adminis­tration, des budgets et des courriels. Ces « Paradise Papers » révèlent comment Glencore, l'un des plus gros négociants de métaux, d'huile et de céréales au monde, a effectué des paiements secrets, s'est battu contre des poursuites judiciaires dans des pays à court d'argent et a cherché à réduire sa facture fiscale dans le monde entier grâce au cabinet d'avocats Appleby. Près de deux décennies et une succession de sociétés minières plus tard, et tous les espoirs se muent en cauchemars. Les prix du zinc ont chuté de 70 % en 2007, année où Nantou Mining a pris le contrôle de la mine. Les activités de Nantou ont été temporairement sus­pendues en 2008 jusqu'à la remontée des prix. Aujourd'hui, la mine fonc­tionne presqu'en plein régime, envoyant chaque année environ 720 000 tonnes de concentré de zinc au Canada ou en Espagne. Le zinc est un matériau le plus souvent utilisé comme un revêtement anticorro­sion.

La Direction de la mine insiste sur le fait qu'elle ne s'est jamais complètement remise de la récession. De plus, en 2012, un sous-trai­tant de Nantou a licencié 338 employés après trois jours de grève : il a déclaré que leur contrat avait pris fin. Les travailleurs ont répliqué qu'ils avaient été licenciés pour avoir voulu des salaires plus élevés et de meilleures conditions de santé et de sécurité. Mais en vain.

« De l'esclavage en minia­ture »

« C'est comme de l'esclavage en miniature, dit à ICIJ et Le Reporter un employé qui souhaite garder l'anonymat. Ce qui fait mal, c'est de voir la quantité de zinc produite par Perkoa et les conditions dans lesquelles nous vivons et travaillons. Ça n'a aucun sens». Glencore rétorque que ses salaires et avan­tages sociaux étaient « parmi les meilleurs de l'in­dustrie minière au Burkina » : « Nous rejetons totalement les allégations selon lesquelles la main-d'œuvre de Nantou Mining a été soumise à des "conditions qui ressemblent à de l'esclavage" », affirme le groupe.

Les villageois se plaignent de ce qu'ils appellent la « paupérisation croissante » de Perkoa : des arbres fruitiers près du périmètre de la mine meurent, empoi­sonnés par des produits chimiques-même s'ils étaient sains-, ils sont désormais dans un périmètre où la cueillette est interdite.

A en croire les villageois, le site de la mine englobe toute la partie la plus fertile des terres du village. C'est de cette partie que les habi­tants tiraient jadis le plus gros de leurs récoltes de céréales et d'autres cultures vivrières. Depuis que la mine s'est installée, ils sont privés de ces champs et la contrepartie qu'on leur a versée est des plus insignifi­antes, regrettent beaucoup d'entre eux aujourd'hui. « Les villageois ont accepté de laisser leurs champs juste pour quelques milliers de FCFA qu'ils ont fini de dépenser quelques mois plus tard. Puis a commencé la descente aux enfers pour beaucoup d'entre eux. Certains qui n'avaient jamais touché la somme de 100 000 FCFA de toute leur vie ont cru en entendant certains montants qu'on leur promettait en échange de leurs champs qu'ils allaient engranger des for­tunes. Mais leur désillusion fut très grande...». Commente un jeune enseignant ressortissant de Perkoa.

Les animaux des villageois sont aussi menacés par la pollution de l'environ­nement par l'activité de la mine. Un bon cheptel de chèvres est interdit à la con­sommation et reclus dans des sortes de grottes au sein du périmètre de la mine. En plus, la clôture n'étant pas totalement étanche, d'autres animaux continu­ent de pénétrer dans le périmètre pour brouter l'herbe fraîche qui s'y trouve et en ressortir. Certains spé­cialistes de l'environnement redoutent une possible intoxication de ces animaux dont la consommation pourrait être source d'un désastre dans la localité. L'autre déception des villa­geois concerne les maisons construites par Nantou pour ceux dont les habitations étaient dans le périmètre de la mine. La construction de ces maisons a ignoré totale­
ment les us et coutumes de la communauté et la taille des familles, déplorent les villageois. Résultats, ils s'en sont tenus à l'écart et ont reconstruit leurs propres maisons avec des ressources limitées. Les logements construits par la mine sont en grande partie abandonnés et le site est en passe de devenir une vaste cité de ruines.

En plus des conditions de travail et des dommages environnementaux, les villa­geois ont accusé en mai 2015 Nantou Mining de complicité dans la mauvaise gestion de la Fondation Nantou, une structure privée, créée pour distribuer des fonds de développe­ment social et dirigée par l'épouse de l'ex-ministre burkinabè des Affaires étrangères. (Cf. Le Reporter N°174 du 15 septembre 2015). Les habitants de Perkoa reprochent à la Fondation d'avoir peu fait pour aider l'une des régions les plus pauvres du pays, où un enfant sur trois souffre d'un retard de croissance et un sur dix de malnutrition. La Fondation, dans laquelle Nantou a versé une partie de sa contribution au développement social et communautaire, rejette toutes ces critiques. « Nantou a reçu des prix pour son développement com­munautaire et a contribué au développement des communautés locales et des zones environnantes, affirme Glencore, notam­ment en construisant des ponts, des routes, des instal­lations sanitaires et des cen­tres de formation pour les jeunes». Pourtant, sur le ter­rain, l'on cherche, en vain, les traces de ces ponts et autres installations sani­taires.

Nantou a parfois reconnu n'avoir pas réussi à satis­faire les attentes du village. « Compte tenu des diffi­cultés auxquelles nous sommes confrontés, l'entre­prise ne peut entreprendre, dans les plus brefs délais, de nouveaux engagements qui auraient un impact fin­
ancier », a écrit le Directeur général de Nantou au chef de Perkoa, en août 2015, après la vague de protesta­tion qui a obligé Bali à prendre la fuite. « Le prix du zinc est assez bas et nos revenus sont en constante diminution, contrairement à nos dépenses », ajoutait le Directeur général dans sa lettre obtenue par l'ICIJ et le Journal burkinabè Le Reporter, affirmant égale­ment que sa société était endettée auprès de ses four­nisseurs et manquait de liq­uidités. Quelques mois plus tôt, en mai 2015, Ivan Glasenberg, P-DG de Glencore, expliquait à ses actionnaires qu'il y avait « une croissance de la demande pour le zinc » et prédisait une hausse des prix. Il avait vu juste : fin 2016, le zinc atteignait son plus haut niveau depuis quatre ans.

«Il y a deux types de justice»

La police venue chercher Bali a abandonné les recherches quelques jours plus tard et le mari de Juliette est rentré chez lui. La police a néanmoins arrêté d'autres manifestants, dont dix employés de Nantou, des agriculteurs, des enseignants et des gardes de sécurité, tous reconnus coupables d'avoir protesté illégalement et condamnés à des peines diverses. Parmi les infortunés figurait un mineur. Un gamin pré­nommé Babine qui a eu le malheur d'être au mauvais endroit au mauvais moment. Il a été aussi embarqué par les policiers ce jour-là et déféré. Mais il n'a pas pu être jugé au même moment que les aut­res, faute de tribunal de mineurs. Il serait resté à la Maison d'arrêt après que les autres ont été libérés après le procès. Quel est le sort de ce gamin aujourd'­hui ? Nous n'avons pas pu obtenir des détails à ce niveau.

tambouraBali a finalement repris pro­visoirement le travail dans l'usine de mécanique de la mine. Il a été congédié une semaine plus tard de son emploi, pour avoir participé aux manifestations. « Il y a deux types de justice au Burkina Faso, dit-il aujour­d'hui. La justice de l'État et celle de la mine ».

Le Parlement burkinabè a lancé une commission d'en­quête. Son rapport de sep­tembre 2016 a estimé que sept sociétés minières, dont Nantou, n'avaient pas payé au total plus de 20 milliards FCFA au pays en utilisant une technique comptable qui réduit le revenu impos­able de la société. La com­mission a en outre indiqué que Nantou était la seule mine où des accidents du travail étaient dus à l'ab­sence de vêtements de pro­tection et a relevé que l'en­treprise avait versé moins de 12 millions FCFA sur les 3 milliards FCFA qu'elle devait au Fonds de réhabili­tation environnementale du Burkina Faso. « Nous avons été victimes de notre propre naïveté face à ces entre­prises très expérimentées, a déclaré au Reporter et à l'ICIJ Ousseni Tamboura, président de la commission parlementaire. Les entre­prises ont prospéré, pas les citoyens du Burkina Faso». Enregistrée au Burkina Faso, Nantou appartient à une cascade de cinq sociétés offshore des Bermudes, des Emirats arabes unis, de Suisse et de Jersey, selon un schéma de sa structure financière sig­nalé comme «privé et confi­dentiel» que Glencore partageait avec ses avocats d'Appleby. Jusqu'à ce que Glencore vende la mine à une société canadienne en mars 2017, le groupe anglo-suisse détenait la majorité de Nantou par l'entremise de Merope Holdings.

Merope n'a ni employés, ni bureaux. Bien qu'elle pos­sède l'une des plus grandes mines de zinc d'Afrique de l'Ouest, du moins sur le papier, ses bilans financiers de 2011 ne contenaient que 1 065 caractères, soit l'équivalent de sept tweets. Et Appleby, qui travaillait pour Glencore sur la mine de zinc du Burkina Faso, a facturé jusqu'à plus de 400 000 FCFA l'heure, selon les registres de fac­turation interne, soit près de 950 fois le salaire horaire de Bali, aide-mécanicien à la mine de Perkoa.

Frais « fictifs »

Les entreprises minières ont souvent recours aux domi­ciliations offshore. Mais un audit confidentiel du gou­vernement burkinabè sur les années 2013-2015, obtenu par l'ICIJ, montre que Glencore avait réclamé des déductions fiscales aux­quelles elle n'avait pas droit. « Tout en reconnais­sant la liberté de gestion, écrit l'inspecteur des impôts Jean Yaméogo, patron de la Brigade de vérification des grandes entreprises, le Burkina Faso se réserve le droit de ne pas être d'ac­cord avec des politiques de gestion susceptibles de porter atteinte aux droits du Trésor public ». Le 26 octo­bre 2016, M. Yaméogo a envoyé à Nantou une fac­ture d'arriérés fiscaux, y compris de pénalités, de plus de 17 milliards FCFA. L'inspecteur a notamment découvert que Nantou avait vendu du concentré de zinc de moindre valeur à Glencore International, en Suisse, au lieu du zinc pur dont le prix, supérieur, aurait conduit Nantou à payer davantage d'impôts. Par ailleurs, toujours selon le fisc burkinabè, Nantou aurait inclus des frais « fictifs » dans ses comptes grâce à une société nommée Pasley Universal, filiale de la société    britannique

Glencore Islands et qui ne fournissait aucun service réel. Ce que conteste Glencore, qui affirme que Pasley Universal a fourni un « soutien technique, opéra­tionnel et de gestion » à Nantou. Glencore souligne dans sa réponse à CIJI que le Burkina Faso a réduit le montant de sa facture d'ar­riérés fiscaux de plus de 17 milliards à moins d'un mil­liard FCFA et que Nantou « continuait de contester » le montant restant. Mais les « Paradise Papers » font aussi apparaître une série de prêts consentis par Glencore à Nantou pour financer la mine entre 2010 et 2014, environ 18 mil­liards FCFA en tout, via deux sociétés aux Bermudes. D'un côté, Nantou a pu déduire 1,5 milliard FCFA de ses résul­tats pour rembourser ses emprunts. De l'autre, les documents d'Appleby révè­lent que les 18 milliards FCFA n'étaient « rem­boursables en aucune cir­constance ».

« Il semble que cette struc­ture d'emprunt a été élaborée à des fins fiscales, affirme Lauri Finér, chercheuse en droit fiscal à l'Université d'Helsinki. Les prêts multiples, les 1,5 mil­liard FCFA d'intérêts versés par la société burkinabè à la société aux Bermudes et l'utilisation de plusieurs juri­dictions secrètes sont autant d'indices d'une possible évasion fiscale. Du point de vue de l'ensemble du groupe, l'argent passe d'une filiale à l'autre, donc c'est plus ou moins égal à zéro pour Glencore». Après le licenciement de Bali, Juliette a donné nais­sance à leur bébé, Idriss, mais elle est ensuite tombée malade et a passé vingt-huit jours à l'hôpital. La famille a dû vendre sa moto, quelques porcs et autres biens pour couvrir les frais médicaux. Convaincue à l'époque de la solidité du poste de Bali à la mine, la famille avait choisi de ne pas cultiver ses terres avant 2015. Aujourd'hui, elle a de sérieuses difficultés pour se nourrir.

Bali, lui, est aujourd'hui obligé, comme des milliers de Burkinabè, de se tourner vers l'orpaillage dans une mine d'or clandestine pour survivre avec sa femme et ses enfants. En février 2016, il a tenté d'obtenir des avo­cats de Nantou une indem­nité supplémentaire pour licenciement abusif. Mais il n'a rien obtenu. « Quand on est faible, il faut négocier, même si on a rai­son », déplore Bali. Sa femme, Juliette, ne dit pas autre chose : « L'homme pauvre a toujours tort ».

*Cet article est le fruit d'une fructueuse collaboration entre Le Reporter et le Consortium international des journalistes d'investiga­tion (CIJI) dans le cadre de l'enquête « Paradise papers ».

Y. Ladji Bama

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