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ME AMBROISE FAMMA, AVOCAT DE U FAMILLE SANKARA : «Les restes de Thomas Sankara et de ses compagnons sont en lieu sûr...»

30 janvier 2018 Auteur :  

Ce 15 octobre 2017 a marqué le 30e anniversaire de l'assassinat de Thomas Sankara et ses compagnons. Dans cet entretien qu'il nous a accordé, Me Ambroise Farama, avocat de la famille Sankara revient sur ce dossier et ses dernières évolutions. La question du sort réservé aux restes des disparus depuis l'ouverture des tombes pour l'expertise d'ADN qui taraude certains esprits depuis lors trouve une réponse à travers cet entretien. Ces restes sont gardés en lieu sûr, dit-il. La levée de fonds pour la construction d'un mémorial Thomas Sankara, la dernière sortie du Général Gilbert Dienderé sont bien d'autres sujets abordés.

 

Le Reporter : Où en est exactement le dossier Thomas Sankara au jour d'aujourd'hui ?

Ambroise Farama : Au jour d'aujourd'hui, le dossier appelé dossier Thomas Sankara et autre avance. Une information judiciaire a été ouverte depuis 2015, un juge d'instruction a été dési­gné. Depuis lors, le juge d'instruction continue à faire des interrogations, à entendre des témoins, à entendre des personnes mises en cause. Une dizaine de personnes ont été incul­pées. Pour l'année 2017, le juge d'instruction a fait environ une cinquantaine d'auditions, je peux vous assurer que le juge travaille sérieusement sur le dossier. Pour l'essentiel au plan interne, les investigations ont concerné deux aspects. D'abord, le juge a tenté de rechercher quels sont ceux qui étaient directement impliqués dans l'assassinat du 15-Octobre. Des per­sonnes soupçonnées ont été identifiées et ont été incul­pées. Je peux dire qu'au niveau d'exécution, le juge a pratiquement bouclé son travail. Sauf qu'il y a deux personnes citées, mises en cause, qui n'ont pas pu être entendues par le juge. Il s'agit de Hyacinthe Kafando qui, selon toute vraisem­blance, aurait conduit le commando qui a exécuté le Capitaine Thomas Sankara et ses compagnons ; il y a également l'ancien Président Blaise Compaoré qui, lui également, est sous mandat d'arrêt internatio­nal et qui n'a pas encore été entendu par le juge d'ins­truction. Du point de vue des acteurs burkinabè, le juge d'instruction a presque fini l'essentiel de son travail. Seulement aujourd'hui, le juge est en train d'investi­guer sur la piste étrangère. Rechercher si éventuelle­ment il y avait des comman­ditaires, qui venaient de l'extérieur. A ce jour, des auditions ont été faites avec des personnes étrangères qui ne résident pas au Burkina Faso.

Particulièrement, une com­mission rogatoire a été demandée par le juge d'ins­truction afin que des investi­gations puissent être menées en France pour pouvoir voir quel a été le rôle de certains hommes politiques, de certaines per­sonnalités françaises dans l'assassinat de Thomas Sankara. Cette commission rogatoire est butée face à la question de secret défense, et c'est pourquoi d'ailleurs, vous entendrez des parle­mentaires, certains hommes politiques; il y a une cer­taine pression qui est en train d'être menée en France pour enlever le sec­ret défense, ce qui permet­tra de pouvoir instruire ce dossier en France et voir s'il n'y a pas eu une main étrangère qui a joué un rôle dans l'assassinat de Thomas Sankara et de ses compagnons.

Pour nous, en tant qu'avo- cats, nous apprécions à sa juste valeur le travail qui est jusque-là fait par le juge d'instruction, et nous som­mes soucieux de la manifes­tation de la vérité. Parce que la manifestation de la vérité, il ne s'agit pas d'aller à un procès le plutôt et le plus rapidement possible, d'ob­tenir des coupables et de les condamner. Ce qui importe dans un procès pénal, c'est que toute la vérité soit connue, et que toutes les responsabilités soient situées. A ce jour, le dossier n'est pas encore bouclé, les auditions sont toujours en cours, il y a une commission rogatoire qui est demandée du côté de la France, dont on attend toujours les résul­tats. Je pense que le dossier avance, mais il n'est pas encore bouclé, et on ne peut pas vous dire à ce jour, dans quel délai le dossier Thomas Sankara sera bou­clé et jugé.

Où sont au juste les restes des corps de Thomas et de ses compagnons ?

thomJe ne peux pas vous dire où se trouvent les restes mais ce que je peux dire c'est que les restes sont en lieu sûr, dans des lieux sécurisés, au Burkina. Après l'épisode des experti­ses, la situation des tombes ouvertes à cet effet suscite beaucoup d'interrogations dans l'opinion. On apprend même que l'espace est en train d'être occupé par d'autres personnes. Je l'ai appris par voie de presse. Mais cela relève de la responsabilité des autori­tés municipales. La gestion des cimetières est de la responsabilité des autorités municipales. Je pense qu'il revient aux autorités munici­pales de prendre des dispo­sitions pour sécuriser ces lieux.

Que pensez-vous des conclusions des expertises n'ayant pas pu déceler de trace d'ADN sur les corps ?

Nous sommes déçus de n'a­voir pas eu de résultat posi­tif, parce que notre souhait était que ces tests puissent nous donner satisfaction de façon entière et que le doute sur l'identité des res­tes soit levé. A ce jour, si l'expertise n'a pas pu don­ner de résultat, nous en tant qu'avocats, on ne peut que s'en remettre aux techni­ciens. C'est vrai que la réflexion se poursuit pour voir s'il y a d'autres techno­logies, d'autres méthodes de recherches ADN qui n'ont pas été utilisées, qui sont plus performantes, qui pourraient éventuellement donner des résultats. La réflexion se poursuit.

Finalement, ne devrait-on pas regretter d'avoir opté pour ces fameux tests ?

Je ne pense pas qu'il y ait lieu de regretter d'avoir opté pour ce test. Il faut dire que l'exhumation des corps a permis d'abord, de savoir et de lever le doute sur le fait qu'il y ait effectivement des corps dans ces tombes. Deuxièmement, j'ai person­nellement assisté à l'exhu­mation ; nous avons égale­ment vu dans quelles condi­tions les corps ont été enter­rés. Vous avez des témoins, des prisonniers à l'époque, qui disent avoir procédé à l'enterrement des corps cette nuit-là et qui ont décrit eux-mêmes les circonstan­ces dans lesquelles ils ont procédé aux enterrements. En enfournant les corps, ils vous disent qu'on les a cou­chés comme ça à même le sol, dans leurs habits, et qu'ils étaient tous en tenue de sport. L'exhumation nous a permis d'avoir une confir­mation sur ces déclarations des témoins. Nous avons pu constater que les tombes n'étaient pas profondes, la tombe la plus profonde était à 55cm du sol. Nous avons pu constater que les corps qui se trouvaient dans ces tombes portaient tous des tenues de sport. Et même le portrait robot du corps sup­posé être celui de Thomas Sankara, lorsque l'expertise a tenté de reconstruire le portrait robot, on a vu les impacts de balles sur le vêtement qu'il portait ce jour. Des impacts de balles ont été retrouvés dans les aisselles ; ce qui conforte également les déclarations des témoins. J'écoutais hier sur RFI, un des témoins, Alouna, qui disait que quand Thomas Sankara a dit qu'il fallait qu'il sorte que c'est lui qu'on cherchait, qu'il a levé les mains avant de sortir.

Effectivement, dans cette tombe supposée être celle de Thomas Sankara, nous avons retro­uvé un corps, avec un survê­tement rouge, alors que tout le monde est d'accord ce jour-là qu'il portait un sur­vêtement rouge. Le portrait robot a permis d'établir sur ce survêtement, des impacts de balles donc en bas des aisselles, ce qui veut dire clairement que la version selon laquelle il est sorti les mains levées peut justifier qu'on puisse atteindre les aisselles. Quoique les résul­tats de l'expertise n'aient pas pu être positifs, il y a autant d'éléments qui nous permettent aujourd'hui, d'affirmer sans grand risque de se tromper, que ce sont bien les corps de Thomas Sankara et de ses compagnons qui ont été enterrés à cet endroit-là. Et il y a même un autre fait marquant. Je vais taire le nom, mais le jour de l'exhu­mation, les familles étaient présentes. Une des tombes, lorsqu'elle a été ouverte, la fille du défunt a été appelée pour venir éventuellement identifier le corps. Avant d'y aller, elle nous a dit ceci : « Le 15-Octobre, c'est moi qui ai choisi l'habit que je souhaitais que mon papa porte pour aller au sport. Je reconnais l'habit, parce que j'aimais cet habit ». Lorsqu'elle s'est approchée de la tombe et qu'elle a reconnu le vêtement que son père portait, elle s'est fondue en larmes. Pour vous dire que même si les tests ADN n'ont pas permis de dire avec certitude que c'est bien son papa, elle a au moins reconnu les vête­ments que son père portait ce jour-là.

L'exhumation également des corps a permis d'avoir une expertise balistique ; de déterminer à peu près le type d'armes qui ont été uti­lisées pour tuer ces person­nes : c'était des armes de guerre. Pour nous, il n'y a aucun regret d'avoir pu obtenir cette expertise. Cela partici­pera et contribuera à la manifestation de la vérité.

Y a-t-il encore des chances de pouvoir identifier formel­lement les corps des défunts en vue de sépultures dignes de leur rang un jour ?

C'est le souhait de tout indi­vidu et même pour toutes les familles, le souhait est qu'effectivement, ils puis­sent avoir des sépultures dignes de leur rang. Maintenant, quand est-ce que cela sera fait, je ne sau­rai vous le dire. Est-ce que cela sera fait par les familles ou sous la respon­sabilité de l'Etat ? Pour l'ins­tant, je ne saurai me pro­noncer sur cette question.

Dans une récente interview accordée à Jeune Afrique, Gilbert Dienderé affirme qu'il n'était aucunement informé du projet d'assassi­nat de Thomas Sankara. Il affirme également n'avoir donné aucun ordre à Marcel Kafando. Quel com­mentaire cela vous inspire-t­il ?

Ses déclarations ne peuvent pas convaincre un profane. Tous ceux qui connaissent le rôle qu'il a joué sous la Révolution, tous ceux qui connaissent quels étaient sa responsabilité et ses liens avec Thomas Sankara, et même le rôle qu'il a joué après, ne peuvent pas croire à cette déclaration. Mais en tout état de cause, je pense que le juge d'instruction instruit à charge et à décharge. Il y a eu un cer­tain nombre d'éléments qui ont été rapportés au juge, qui sont à la disposition du juge, qui ont permis aujour­d'hui au juge de procéder à son inculpation. Je ne pense pas que s'il n'y avait pas de faisceau d'éléments concor­dants qui tendent à l'impli­quer, le juge aurait procédé à son inculpation. Dans tous les cas, je pense qu'au procès, il aura la latitude de venir présenter sa défense et nous en tant qu'avocats des victimes, nous allons tout faire pour que toute la vérité soit sue. S'il est inno­cent, s'il n'a joué aucun rôle, bien entendu, qu'il soit relaxé ; mais s'il a joué un rôle, que la vérité soit connue et qu'il en soit déclaré coupable.

Est-il normal que le prison­nier qu'il est puisse accor­der des interviews ?

martyrJe suppose que s'il a été interviewé, c'est que les journalistes ont eu l'autorisa­tion du juge d'instruction pour pouvoir le rencontrer. Parce que dans tous les cas, en dehors des avocats, per­sonne n'a la possibilité de communiquer directement avec un détenu sans autori­sation préalable du juge. Je pense que la détention prive l'individu de sa liberté d'aller et de venir. Le fait de détenir quelqu'un dans une maison d'arrêt ne le prive pas de sa liberté d'opinion. A mon avis, ce n'est pas parce que vous êtes détenu, que vous êtes privé de votre liberté d'opinion. Maintenant, je précise que si les journalistes ont eu accès à lui, c'est que forcément, ils ont eu l'autori­sation préalable du juge d'instruction. S'ils n'ont pas eu l'autorisation préalable du juge d'instruction, c'est que le juge même doit ouvrir une enquête pour savoir comment il a pu communi­quer avec des journalistes
sans passer par lui.

Une campagne vient d'être lancée pour une levée de fonds pour la construction d'un mémorial Thomas Sankara. Cela est-il une bonne chose de votre point de vue ?

Bien sûr que c'est une bonne chose de pouvoir ériger un mémorial à la mémoire de Thomas Sankara et ses camarades. A mon avis, il faut encourager et féliciter les initiateurs de ce projet. C'est également une bonne chose à partir du moment où l'idée est de construire ce mémorial sur la base d'une participation populaire. Ça se rapproche beaucoup plus des valeurs que Thomas Sankara lui-même défendait : nous avons fait quelque chose par nous- mêmes et pour nous- mêmes. Le seul bémol que je peux exprimer sur cette question, c'est qu'aujourd'- hui, c'est dommage que le projet du mémorial soit déjà en marche avant qu'on ait obtenu la justice. Je pense que la plus grande façon de protéger la mémoire de Thomas Sankara, c'est éga­lement de lui rendre justice. Il ne faudrait pas que l'érec­tion de ce mémorial vienne reléguer au second plan, la question de la justice.

La veuve, Mariam Sankara, a déclaré vouloir que le mémorial ne soit pas cons­truit dans l'enceinte du Conseil de l'Entente. Qu'en pensez-vous?

C'est un symbole. Le Conseil de l'Entente pour moi aujourd'hui, c'est une caserne. Est-ce que vous pensez que cette caserne doit toujours rester à cet endroit au centre-ville ? Je ne crois pas. Maintenant, pour ce qui est de l'épouse de feu Thomas Sankara, elle ne parle pas simplement en tant que citoyenne burki­nabè, elle parle en tant qu'é­pouse. Je me dis que ce n'est pas seulement le fait de voir le Conseil de l'Entente qui va raviver des choses sûrement en elle. Je pense que tout ce qu'elle exprime ici est tout à fait légitime. Maintenant, c'est également un symbole parce que si on regarde les choses pour ceux qui ont vécu avec Thomas Sankara, repartir au Conseil de l'Entente, ça va raviver des souvenirs tristes. Mais le mémorial n'est pas seule­ment fait non plus pour aujourd'hui. J'imagine que ce mémorial va rester peut- être plus d'une centaine d'années, donc pour des générations futures. Le fait de le faire au Conseil de l'Entente, à mon avis, n'est pas forcément une mauvaise chose parce que ça permet­tra à des générations qui n'auront pas connu Thomas Sankara, ses compagnons, de pouvoir le vivre et com­prendre un peu, qu'est-ce qui s'est passé exactement ce 15 octobre 1987.

Êtes-vous confiant que jus­tice soit un jour rendue à Thomas Sankara et ses com­pagnons d'infortune ?

Dire que j'ai confiance que justice sera rendue, c'est trop dire. Mais je demeure convaincu que tant que la mobilisation et la pression vont demeurer, justice sera rendue. Il ne faut jamais baisser les bras. Il faut continuer de se battre pour obtenir la justice. Voilà pourquoi je disais qu'il ne faudrait pas que le mémorial vienne perdre de vue notre objectif, notre combat pour la justice. Si nous restons mobilisés et que les gens se battent tou­jours, on finira toujours par obtenir la justice. Elle peut intervenir tardivement, plus ça traine, il y a un pan de la vérité qui va disparaître. Déjà que ça a trainé, on n'a pas pu obtenir des résultats positifs pour les tests ADN ; plus ça va trainer, même les personnes mises en cause, ça va disparaître, ce n'est pas une bonne chose. Mais tôt ou tard, la vérité finira toujours par rejaillir.

Amélie GUE

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