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PROCES DU COUP D’ETAT MANQUE DE SEPTEMBRE 2015 : Si loin, si proche de la vérité

15 avril 2018 Auteur :  

Les Burkinabè attendaient depuis plus de deux  ans,  le procès du putsch manqué du 16  septembre 2015 qui a fait 15 morts et plusieurs dizaines de blessés. Ce procès tant attendu s’ouvrira le 27  février prochain.

S’il n’y  a pas d’incident de procédure, ce sera parti pour plusieurs semaines, voire de mois, de déballages mais aussi de tentatives de camou- flage de la vérité. Pour sûr, il y en aura, mais vivement que ce ne soient pas des incidents de nature à susciter de lon- gues suspensions de l’audience. Les Généraux Gilbert Diendéré et Djibrill Bassolé et 82  autres prévenus, civils et mili- taires, seront à la barre de la Chambre de jugement du Tribunal militaire de Ouagadougou. Pour l’occasion, la salle des Banquets de Ouaga 2000 sera transformée en salle d’audiences. C’est le parquet militaire qui en fait l’annonce à tra- vers un communiqué en date du 29  janvier. Mais les Burkinabè doivent se préparer à tout ! Car ce procès peut ne pas tenir toutes les promesses de vérité, tant les enjeux politiques risquent de prendre le dessus sur la soif de justice. Qu’à cela ne tienne, le procès sera public et tous les Burkinabè qui le souhaitent pourront se faire une idée de l’implication ou non de tous les prévenus, toutes catégories confondues.

Ouf ! Peuvent s’exclamer la majorité des citoyens épris de justice. Les accusés aussi, du moins ceux qui ne cherchent pas à fuir le procès. Enfin, l’on est en droit d’attendre toute la vérité sur ce qui s’est passé lors du « coup d’Etat le plus bête du monde » impliquant curieusement des hommes que l’on disait jusqu’a- lors doués d’une intelligence extraordinaire. Certains analys- tes redoutent déjà que ce procès vienne mettre davantage à mal la fragile stabilité sociale et poli- tique. Pour eux, il est possible que certains tentent de provo- quer des troubles à l’ordre public pour rendre le pays ingouvernable et contraindre le pouvoir à un règlement poli- tique. Ils n’ont peut-être pas tort et c’est le lieu d’interpeller les pouvoirs publics sur la nécessité de prendre toutes les disposi- tions pour assurer non seule- ment la sécurité du procès, mais également celle des personnes et des biens sur toute l’étendue du territoire national. Bref, c’est donc avec beaucoup d’appré- hension que bien des Burkinabè ont accueilli cette nouvelle.

Cette affaire  a fait couler tant d’encre et de salive, divisé les Burkinabè entre d’une part, les partisans des présumés puts- chistes, et d’autre part, le régime de la Transition, le pou- voir en place et bien des citoyens épris de justice. Pendant que les premiers criaient à des manipulations politiques pour les empêcher de prendre part au processus élec- toral de 2015  marquant  la fin de la Transition, les seconds cla- ment que force doit rester à la loi et que la justice doit suivre son cours jusqu’au bout. On n’oubliera pas que cette affaire a failli également empoi- sonner   les  relations   entre  la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso du fait du soutien présumé du président de l’Assemblée natio- nale, Guillaume Soro, mais sur- tout de la Présidence de la République ivoirienne. Il a même occasionné l’un des plus grands scandales judiciaires avec les traficotages, lors de la décision de la Cour de cassa- tion de lever le mandat d’arrêt contre Guillaume Soro !

En tous les cas, il y a des faits constants. Le 16 septembre 2015, le président de la Transition, son Premier ministre et certains membres du gouver- nement ont été pris en otages. Le lendemain 17 septembre, il y a eu la proclamation du Conseil national pour la démocratie (CND), l’organe de direction des putschistes dont le président n’était autre que le Général Gilbert Diendéré. Ce dernier s’était alors autoproclamé  chef de l’Etat. Pendant ce temps, des éléments de l’ex-Régiment de sécurité présidentielle  (RSP) ter- rorisaient les populations entrées en résistance, avec un bilan d’au moins 15 personnes tuées et plusieurs dizaines de blessés, des destructions de biens privés, etc. Certains citoyens, recherchés par les sicaires du CND, ont été contraints d’abandonner leur domicile et familles pour entrer en clandestinité. Là, ce sont quelques faits. Qui en sont les auteurs, commanditaires et complices ? Quelle est la responsabilité  individuelle   et collective des prévenus ? Qu’est-ce qui a bien pu pousser des hommes réputés intelligents à s’engager dans une aventure aussi suicidaire et irréfléchie ? Est-ce l’aveuglement de l’ambition boulimique qui les a per- dus ? Ce sont, entre autres, des questions dont les Burkinabè attendent des réponses claires. Pendant deux ans, ils ont eu droit à toutes les supputations, aux accusations et autres pro- clamations de leur innocence par des prévenus qui avaient même accès aux médias internationaux à qui ils accordent des interviews. Seul donc un procès équitable, contradictoire et public pourrait  apporter des réponses à ces questions. L’attente aura duré deux lon- gues années. Les Burkinabè, en désespoir de cause, ont dû prendre leur mal en patience. Certains ont même fini par ne plus croire à un procès. D’autres en ont fait leur fonds de commerce. Comme on le dit, le temps est l’autre nom de Dieu. Et voilà, l’heure de la vérité approche ! Nous y sommes presque ! Dans moins d’un mois, l’occasion sera donc donnée aux 84 pré- venus d’édifier leurs compatriotes.

Tous victimes de machinations politiques ?

« Il suffit d’examiner mon dos- sier médical ! Un collège de médecins commis par le juge d’instruction a abouti aux mêmes conclusions que mon médecin traitant. Je n’ai aucun intérêt à fuir mon pays ou un procès. Fuir serait un aveu de culpabilité (…) En tant qu’homme politique, je préfère de loin m’expliquer au cours d’un procès public afin que l’opinion se rende compte que le dossier est vide et que ma détention est arbitraire  et  politique.  »  Ainsi s’est exprimé le Général Djibrill Bassolé (qui a toujours clamé son innocence) dans le journal français  «  Le Monde  »  (Voir : http://www.lemonde.fr/afrique/ article/2018/01/29/djibrill- bassole-fuir-le-burkina-serait- un-aveu-de-culpabilite). Il ne s’agit donc pas, comme nous l’avons toujours écrit, d’une ten- tative de fuir le procès. Ça tombe bien alors. L’occasion lui sera enfin donnée de s’expli- quer devant l’opinion publique nationale  et internationale  sur ce qu’il a toujours considéré comme une cabale politique pour l’empêcher d’être candi- dat à la présidentielle de 2015. Ses partisans  avaient exigé sa libération ou son procès. Eh bien, ils seront servis. Son parti, la Nouvelle Alliance du Faso (NAFA) l’a déjà investi comme candidat à la présidentielle de 2020. Il est le premier candidat déclaré de cette présidentielle. Mais en attendant, il devrait s’expliquer et prendre l’opinion nationale et internationale à témoin. Les Burkinabè attendent donc de voir comment cette cabale a été montée et par qui et pourquoi ?

Tout comme Djibrill  Bassolé, l’autre Général considéré comme le présumé cerveau de ce coup d’Etat, Gilbert Diendéré, aura l’occasion de prouver aux Burkinabè qu’il n’a pas conçu, préparé et exécuté ce coup d’Etat.   Selon ses avocats, il n’a fait qu’assumer une initiative de soldats mécontents qui ont pris sur eux la responsa- bilité de prendre en otage et démettre le président de la Transition et son gouvernement. Certains Burkinabè croient, dur comme fer, à cette thèse, estimant qu’un officier de la trempe de Gilbert Diendéré ne pouvait pas faire un coup d’Etat et échouer. Même dans ce cas, un officier peut-il assumer une ten- tative de coup d’Etat sans en assumer les conséquences ? D’autre encore pensent même qu’il y a de fortes chances que le Général Diendéré sorte de ce procès en héros national (sic) ! Mais pour beaucoup d’autres Burkinabè, il n’y a pas de doute. Le Général  Diendéré a été le maître d’œuvre d’une tentative de porter un coup d’arrêt à laTransition qui a réduit à néant ses ambitions et projets politiques.

Mais il n’y a pas que ces deux- là qui s’estiment victimes de machination politique. Presque tous les prévenus, notamment ceux qui ont voix dans la presse, tels que les acteurs politiques, crient depuis deux ans à une chasse aux sorcières qu’auraient organisé les tenants actuels du pouvoir avant même leur arrivée à la tête de l’Etat. Autant dire que personne n’est responsable des faits. Ou du moins  ceux qui ont droit  à la parole rejettent toute responsabilité.

Chacun portera sa croix  devant le peuple

generauxA côté de ces prévenus célèbres et riches qui ont des partisans acquis à leur cause, qui ont accès aux médias et bénéficient de soutiens diplomatiques et des pressions sur le pouvoir, il y a ceux (les plus nombreux) qui rongent leurs freins dans le silence des geôles de la Maison d’arrêt et de correction des armées (MACA) en attendant l’occasion de se défendre au tri- bunal devant l’opinion natio- nale. Finalement, ce sont ceux- là qui risquent de faire le procès s’ils se décident à passer aux aveux. S’il faut s’attendre à des révélations, c’est surtout du côté de ces « petites gens » qui n’ont pas de partisans ni de réseaux pour plaider  leurs causes hors des arcanes judiciaires. Ils pour- raient décider de ne pas se lais- ser plonger par « les grands » qui pourraient être tentés de se décharger sur eux.

Il y a aussi les témoins  parmi lesquels des officiers de la haute hiérarchie de l’Armée nationale à l’époque des faits. Certains d’entre  eux sont suspectés par l’opinion d’avoir soutenu le putsch avant de se rétracter sous la contrainte de jeunes officiers et hommes du rang qui ont refusé de reconnaître et de se soumettre aux putschistes. Gilbert Diendéré et ses avocats avaient d’ailleurs requis que tous ces officiers et certaines personnalités, notamment Monseigneur Paul Ouédraogo, Achévêque de Bobo, et l’ancien Président Jean-Baptiste Ouédraogo, appelés le 16 sep- tembre  2016   pour  participer aux négociations devant faire entendre  raison  aux  éléments de l’ex-RSP. Sur ce point, beaucoup de Burkinabè étaient d’accord avec Diendéré, notamment en ce qui concerne la haute hiérarchie de l’armée à l’époque qui, selon certains citoyens et observateurs, n’ont pas assumé leur responsabilité. En tous les cas, même en leur qualité de témoins, le procès leur donnera l’opportunité de s’expliquer enfin sur leur rôle dans le putsch ou dans son échec. Chacun va devoir porter sa croix : les prévenus, les témoins et les juges vont devoir assumer leur responsabilité devant le peuple qui suivra ce procès.

Que l’on ne se méprenne point. Ce procès ne devrait et ne saurait être juste une formalité pour condamner des coupables tout trouvés. Il devrait être un cadre de recherche et de la manifestation de la vérité. Chaque inculpé, qui qu’il soit, devrait avoir la chance de faire enten- dre et plaider sa cause. Si son innocence est établie, alors, il devrait recouvrer la liberté. Si c’est l’inverse, il devra assumer ses actes et subir toute la rigueur de la loi. Du reste, l’audience étant publique, tous les Burkinabè épris de justice devraient suivre attentivement les débats et veiller à ce que tous les droits des prévenus soient respectés. Là dessus, le Tribunal militaire  que d’aucuns qualifient d’instrument politique de répression des adversaires des tenants du pouvoir ou de règlement de comptes pour la hiérarchie militaire,  doit relever le challenge de son indépen- dance,  son  impartialité,   voire son utilité dans l’architecture judiciaire burkinabè. Enfin, toute la société burkinabè va devoir réaffirmer son attache- ment à l’Etat de droit. Si au terme des débats contradictoi- res et publics, des éléments de preuves à charge ou à décharge sont confirmés, cha- cun va devoir accepter le verdict du tribunal. Bien entendu, les prévenus pourront user de tou- tes les voies de recours s’ils ne sont pas satisfaits du verdict du tribunal. Il faudra tout mettre en œuvre pour que l’issue de ce procès soit conforme aux débats qui se dérouleront au prétoire. Et ce ne sera que justice !

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Proclamation du Conseil national pour la démocratie

« Aujourd’hui 17 septembre 2015, les forces patriotiques et démocratiques alliant toutes les composantes de la nation et réunies au sein du Conseil national pour la démocratie (CND), ont décidé de mettre un terme au régime déviant de la Transition. Instauré à la suite de l’insurrection victorieuse du peuple des 30 et 31 octobre 2014, le régime de transition s’est progressivement écarté des objectifs de refondation d’une démocratie consensuelle.

La loi électorale taillée sur mesure pour des individus et décriée par les instances et les hommes de droit, se dresse alors, comme un outil de négation des valeurs de notre peuple fondée sur l’esprit de justice, d’équité et de tolérance. Cette loi a créé une division et une grave frustration au sein du peuple, érigeant deux catégories de citoyens. Malgré les recommandations fortes des chefs d’Etat de la CEDEAO,  malgré  une condamnation  ferme de la Cour de justice de la CEDEAO, enjoignant au Burkina Faso de lever tous les obstacles à la libre participation des candidats aux élections, le Conseil constitutionnel va être instrumentalisé pour violer cette décision internationale.

La démocratie, c’est le droit de tout citoyen d’être élec- teur et d’être éligible !

La loi portant statut général des personnels des Forces armées nationales et celle portant code de l’information ont été promulguées  à des fins personnelles  et pour museler la presse.

Cette Transition s’est également illustrée par des arresta- tions arbitraires en négation des règles de droit faisant le lit d’une justice sélective au service des vainqueurs.

Dans un contexte sécuritaire sous-régional  caractérisé par le terrorisme et le grand banditisme, la question mili- taire a été politisée et instrumentalisée.

Les propositions de l’armée visant un traitement adéquat des questions en suspens ont fait l’objet d’engagements solennels au plus haut niveau qui n’ont pas été respectés : le but ultime étant de créer une crise factice permanente au sein des Forces de défense et de sécurité. Nombre d’acteurs de cette Transition se sont illustrés par des comportements aux antipodes des règles de bonne gestion de la chose publique.

Peuple du Burkina, patriotes et démocrates amis du Burkina, l’intervention du CND a pour but principal d’enclencher  un processus cohérent, juste et équilibré devant conduire à la mise en place d’un système institutionnel robuste.

Ancré sur les principes cardinaux de la démocratie comme l’égalité politique devant la loi, la libre expression politique  et l’alternance,  ce système institutionnel sera le socle du développement socioéconomique partagé du Burkina Faso.

Pour faire place à cette exigence, les mesures immédiates suivantes sont prises :

  1. Le président de la Transition est démis de ses fonctions
  2. Le gouvernement de transition est dissout ;
  3. Le Conseil national de transition est dissout ;
  4. Une large concertation est engagée pour former un gouvernement qui se dévouera à la remise en ordre politique du pays et à la restauration de la cohésion nationale pour aboutir à des élections inclusives et apaisées.

Le CND voudrait également rassurer la communauté régionale et internationale, les partenaires au dévelop- pement de sa détermination à respecter les accords qui engagent le Burkina Faso.

Peuple du Burkina, le Conseil national pour la démocra- tie appelle tous les Burkinabè à soutenir activement et massivement dans un esprit de tolérance et de solidarité, le processus de reconstruction politique engagé dans le calme, la discipline et le travail.

QUE DIEU PROTÈGE LE BURKINA FASO. Le Conseil national pour la démocratie (CND). »

Boureima Ouédraogo

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