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CRISE DANS L'EDUCATION, DIALOGUE ET REFORME POLITIQUES : 2018, l'année de tous les dangers

01 avril 2018 Auteur :  

L'année 2018 risque d'être celle de tous les dangers pour le Burkina Faso. Le pouvoir donne, de plus en plus, des signes inquiétants de son impuissance face aux maux qui minent la société et menacent la paix et la stabilité politique et insti­tutionnelle.

Le président réalise enfin que l'on ne peut pas traiter les problèmes du monde du travail au cas par cas, son Premier ministre, Paul Kaba Thiéba, a fini par avouer son impuissance et celle de son gouvernement face à la crise dans le secteur de l'éducation et partant, face aux attentes sociales de changements dans la gestion publique. Pendant ce temps, le climat sociopolitique est alourdi par une atmosphère d'insurrection permanente tant au niveau local que national. Il faut une thérapie de choc à même d'apaiser dans l'immédiat le quotidien désespérant et les craintes de lendemains catas­trophiques chez bien des Burkinabè qui voient leur horizon s'assombrir chaque jour un peu plus. Le seul médecin capable de sortir cette thérapie magique, c'est bien le président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré. Il en a encore la légitimité et les moyens légaux. Il lui reste la vision, la clairvoyance, le courage, les hommes et les femmes capables de l'aider à concevoir et administrer cette thérapie tant attendue par ses concitoyens. Saura-t-il saisir le peu de chance qui lui reste pour rassurer ses concitoyens et apaiser le front social ?

Dans notre édition N°214 du 15 au 31 mai 2017, nous écrivions ceci : « Le mercure social continue de monter. L'administration publique est progressivement plombée par des grèves per­lées. (...) Les syndicats des dif­férents corps sont presque tous décidés à arracher du gouver­nement le maximum de concessions. A qui la faute ? Sans doute au gouvernement qui a ouvert la boîte aux pan­dores avec les magistrats et qui malheureusement ne semble pas encore avoir tiré les leçons de cette faute politique lourde (de conséquences). Le gouver­nement continue de chercher à régler les problèmes des tra­vailleurs au cas par cas. Pourtant, la situation a atteint un seuil critique et doit amener les plus hautes autorités à une analyse froide et sans complai­sance des revendications de tous les syndicats et autres par­tenaires sociaux ; les mettre en relation avec les capacités de mobilisation des ressources de l'Etat et en perspective avec les défis à relever pour améliorer sensiblement les conditions de vie de la grande majorité des Burkinabè. Ensuite, il faut ouvrir un dialogue franc et transparent avec les syndicats de tous les secteurs sur les pos­sibilités dont dispose l'Etat. Il s'agit, dans un tel dialogue, de rassurer les syndicats et tous les autres partenaires sociaux avec des données réelles et concrè­tes, de la volonté et des efforts réels du gouvernement pour offrir de meilleures conditions de vie et de travail à tous ».

imgjpg Page3 Image2C'était au moment du bras de fer qui opposait le gouverne­ment aux syndicats du minis­tère de l'Economie et des Finances, notamment des agents du Trésor. Finalement, le gouvernement s'est entêté et a trouvé un accord avec lesdits syndicats. Et ce qui devait arri­ver arriva. Le secteur qui contient le plus gros effectif d'agents publics, à savoir l'é­ducation, est désormais secoué par des luttes syndicales. Là, le Président Roch Kaboré semble enfin vouloir sortir de son long sommeil. Il se rend compte de ce qui était évident, avant même son accès au pouvoir : les problèmes de l'administra­tion publique ne peuvent pas être résolus au cas par cas. Mais tout porte à croire qu'il n'a toujours pas pris la pleine mesure de l'ampleur des pro­blèmes. Ces problèmes ne se limitent pas à la question des rémunérations. Ces problèmes de l'administration publique ne sont que des manifestations parmi tant d'autres, de la crise de l'Etat et de la gouvernance. En ne voyant que les aspects financiers et leurs conséquen­ces sur le budget de l'Etat, le gouvernement s'embourbe dans le jeu de calculs où il aura du mal à s'en sortir. Même s'il arrive à trouver un accord ou une solution à travers la mise à plat annoncée des rémunéra­tions dans la Fonction publique en février prochain, il risque juste de calmer les symptômes au lieu de soigner le mal.

Encore une sortie de route du Premier ministre !

Pour une fois, nous sommes d'accord avec le Premier minis­tre PKT, lorsqu'il affirme : « Vous pouvez enlever Thiéba du gouvernement pour mettre qui vous voulez, ça ne chan­gera pas le problème du Burkina Faso. Même si c'est un sorcier, ça ne changera rien. Les problèmes seront toujours là. Ce qui est important, c'est la politique qui est mise en œuvre. Ce ne sont pas des questions de personne, mais de vision, de politique ». Acculé par les caciques du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), le parti au pou­voir, et une bonne partie de l'o­pinion qui estiment qu'il n'est pas l'homme de la situation, il a saisi opportunément de sa conférence de presse pas si opportune que ça, le mercredi 10 janvier dernier, pour laisser exploser son agacement. Le problème ce n'est ni lui, ni son gouvernement. Lui et ses minis­tres sont excellents. Le pro­blème du Burkina, c'est l'héritage des 27 ans de Blaise Compaoré.

Malheureusement, une fois de plus, il a montré qu'il n'avait toujours pas la maîtrise des réalités du terrain sociopoli­tique et ses exigences. Les Burkinabè étaient conscients des pannes de la gouvernance de Blaise Compaoré. C'est pourquoi ils ont refusé qu'il instaure un pouvoir monar­chique et l'ont fait fuir en plein midi. Cette sortie inopportune aggrave le sentiment général selon lequel le PM n'est pas à la hauteur des défis actuels du Burkina Faso pour plusieurs raisons.

D'abord, sur les problèmes de l'éducation, PKT n'apprend rien aux Burkinabè. Les Burkinabè connaissent déjà l'é­tat de leur système éducatif, victime d'une part, des poli­tiques aventuristes de massifi­cation des infrastructures et des effectifs au détriment de la mis­sion de formation de qualité de l'élite de demain, et d'autre part, une démission progres­sive des acteurs à tous les niveaux (parents, enseignants, gouvernants, etc.). Tout le monde a assisté, par une com­plicité active ou inactive, à la destruction du système éducatif depuis le préscolaire jusqu'au supérieur. Mais au fond, ce n'est pas seulement le système éducatif qui a été détruit. C'est la société dans son ensemble qui a été éclaboussée par le système politique de la préda­tion, des compromissions et des injustices sociales des 27 ans de règne de Blaise Compaoré. Et il n'est pas superflu de rappeler au PM que son patron, le Président Kaboré, est aussi comptable de cet héritage désastreux qu'il se plaît à rappeler à tout bout de champ. Justement, ce que les Burkinabè attendent, c'est que le gouvernement qu'il dirige opère la rupture d'avec ce sys­tème et ses conséquences sur tous les secteurs de la vie publique nationale.

Ensuite, en proclamant que la satisfaction de la plate-forme revendicative des syndicats de l'éducation évaluée à plus de 50 milliards par an est au-des­sus des possibilités de l'Etat, PKT montre, sans se rendre compte, que lui et son gouver­nement n'ont pas de grandes ambitions pour l'école burki­nabè. Que représentent 50 milliards si effectivement, ils doivent permettre de résoudre les problèmes d'un secteur aussi vital que celui de l'éduca­tion ? Comme il l'a dit lui- même, le problème de fond, c'est la vision. Quelle est la vision de son gouvernement sur l'éducation ? C'est à peine s'ils ne veulent pas se satisfaire du système en l'état. Comment compte-t-il venir à bout de cette crise ? Il ne fait aucune proposition, sauf qu'il est ouvert au dialogue.

Par ailleurs, le PM affirme avoir été surpris par la grève et les sit-in alors que les syndicats ont publiquement annoncé à coup de conférences de presse, de déclarations et autres inter­views dans la presse depuis décembre 201 7, qu'ils allaient en grève et ont maintes fois rappelé que les mots d'ordre de grève et de sit-in étaient maintenus. La coordination des syndicats de l'éducation a même affirmé que son gouver­nement n'avait pas encore fait des propositions pouvant les inciter à surseoir à ces mots d'ordre. Si après tout cela, le PM est surpris pendant que tout le pays est informé, il y a des raisons évidentes de s'inquiéter et d'affirmer qu'il n'est pas l'homme de la situation. Il ne serait pas étonnant qu'une fois de plus, les syndicats décident de négocier directement avec le président du Faso.

Enfin, le Premier ministre, par cette sortie, n'a fait que provo­quer une polémique inutile au sein de l'opinion et exacerber la colère des syndicats de l'é­ducation qui estiment que cette sortie est une tentative dés­espérée de les livrer à la vin­dicte populaire. Du reste, les syndicats estiment que le gou­vernement ne leur avait jamais fait part des évaluations chif­frées de leur plate-forme. Ils affirment d'ailleurs que les 50 milliards annoncés par le chef du gouvernement ne cor­respondent à rien du tout dans leur plate-forme. Pourquoi avoir choisi de communiquer ces chiffres à l'opinion publique nationale avant même les premiers concer­nés ? PKT confirme ainsi les inquiétudes de ceux qui esti­ment que ce gouvernement a de sérieux problèmes de com­munication.

Finalement, cette énième sortie de route du PM donne raison à Emile Paré qui estime que son gouvernement est trop « frileux, flottant et composé d'aveugles politiques ». Le Président Kaboré doit en tirer les consé­quences. Mais il ne s'agira pas seulement de changer les hommes, car comme l'a dit PKT, ce n'est pas une affaire de personne (quand bien même c'est discutable). Il s'agit surtout de la vision, de la mission assi­gnée aux hommes. C'est seu­lement après ça que la qualité intrinsèque des hommes va compter.

Roch Kaboré ne doit pas oublier ce qui lui a permis d'ê­tre président

imgjpg Page3 Image1La crise dans le secteur de l'é­ducation a remis sur la table le véritable problème du Burkina : la crise de l'Etat et de la gouvernance. C'est cette crise qui est à la base de l'in­surrection populaire d'octobre 2014. C'est donc elle qui a permis à Roch Kaboré de deve­nir président du Faso. L'exacerbation des conflits sociaux à travers les multiples grèves dans presque tous les secteurs n'est qu'un indicateur de cette crise de l'Etat et de la gouvernance. L'Etat est aujour­d'hui incapable de s'affirmer comme le garant de l'intérêt général et ses institutions sont perçues comme des instru­ments de récompenses poli­tiques et de partage de pouvoir et des ressources entre des acteurs politiques (pas toujours talentueux) et leurs réseaux familiaux ou d'affinité ou encore mafieux. Le divorce est pratiquement consommé entre une bonne partie du peuple et l'Etat. La promesse de rupture semble, chaque jour, s'éloigner davantage et fait place à l'an­crage de la mal gouvernance et du pilotage à vue de l'action publique. L'on nous dira qu'en deux ans de pouvoir, des acquis importants ont été réali­sés dans bien des secteurs, notamment les infrastructures socioéconomiques, dans le secteur de la santé et de l'édu­cation. Mais ces acquis reste­ront comme un coup d'épée dans l'eau, tant qu'ils ne sont pas accompagnés par des réformes en profondeur des institutions en vue de redonner à l'Etat toute la légitimité indispensable à la régulation de l'exercice des droits et des obligations des citoyens, indivi­duellement et collectivement. Le rétablissement de la confiance exige une refonda­tion totale de la gouvernance pour la rebâtir sur une nouvelle approche de l'action publique et une nouvelle façon d'exercer le pouvoir d'Etat.

Dans notre édition n°215 du 1erau 15 juin 201 7, nous relevions déjà que « le contexte socioéconomique national exige des plus hautes autorités une thérapie de choc avec des mesures immédiates pour soulager le plus grand nombre de travailleurs mais surtout des propositions de réponses structurantes pour changer, à moyen et long ter­mes, leurs conditions de vie. Curieusement, celles-ci ont fait le choix de résoudre les problè­mes au cas par cas. Pourtant, chaque catégorie sociale à ses problèmes spécifiques. Il n'est pas possible d'aborder les pro­blèmes de tous les Burkinabè au cas par cas ou par groupes spécifiques. Après les syndi­cats, il faut penser aux étu­diants, aux jeunes sans emploi, aux femmes démunies, aux retraités et autres personnes âgées sans soutiens, aux pay­sans, au secteur privé, etc. Même en 5 mandats, il sera impossible de négocier avec toute la diversité de la commu­nauté nationale au cas par cas. Si l'on n'y prend garde, l'on risque de renforcer la division de cette communauté entre d'une part, les privilégiés dont les préoccupations font échos dans l'action gouvernementale et les laissés-pour-compte ou les oubliés de la République. Malheureusement, ces derniers constituent la majorité silen­cieuse mais capable d'une révolte incontrôlable.

Justement, cette majorité frus­trée et abandonnée peut deve­nir une véritable bombe sociale dont il faut éviter, à tout prix, l'explosion ». Et nous concluions qu' « Il est urgent d'apaiser le front social, d'ou­vrir une nouvelle fenêtre d'espoir pour la grande majo­rité silencieuse qui broie du noir en attendant la prochaine révolte bruyante ou la pro­chaine insurrection (certains en rêvent déjà). L'heure n'est plus aux discours et aux déclara­tions d'intention. On a trop entendu ça. Il faut « jouer d'au­tres sons », pour emprunter l'expression aux jeunes. Le Président Kaboré doit définiti­vement arrêter de reproduire les tares du système Compaoré ». En somme, il ne doit pas oublier ce qui lui a permis d'être président.

Pour ouvrir cette fenêtre d'espoir, le président du Faso doit se saisir de l'opportunité qu'offre le passage à la 5e République, à travers l'adop­tion prochaine de la nouvelle Constitution pour proposer un dialogue national ouvert et inclusif de l'ensemble des com­posantes sociales et politiques pour une reconstruction collec­tive du vivre ensemble autour d'un nouveau pacte républi­cain. Il ne s'agit pas de ce dia­logue à la Blaise Compaoré qui permet de partager les postes et les prébendes et cou­vrir d'impunité les manque­ments de certains acteurs poli­tiques. Mais un dialogue où chacun assume ou est mis face à ses responsabilités. Le nou­veau pacte républicain devrait donner à chaque citoyen et chaque groupe de citoyen la place qui lui revient tout en lui rappelant ses responsabilités face à la société. Il doit en outre proposer les fondations d'une nouvelle administration publique soumise à des obliga­tions de résultats avec des conditions de promotion des cadres reposant sur le mérite, l'efficacité, la transparence et l'intégrité. Il doit également sanctionner avec fermeté, les manquements et autres écarts avec l'éthique de la gestion publique à tous les niveaux de responsabilité.

La question essentielle aujour­d'hui est de savoir s'il est possi­ble d'espérer une telle fenêtre avec le Président Kaboré, son parti et ses alliés politiques. Beaucoup de Burkinabè n'y croient plus. C'est à eux de prouver, à travers des actes concrets, qu'ils se trompent. L'année 2018 est peut-être celle de la dernière chance pour changer de cadence. S'ils persistent dans l'autosatisfac­tion des quelques rapiéçages sectoriels, ils vont définitive­ment enterrer le rêve du renou­veau avec ce que cela implique de persistance des mouve­ments sociaux, des défiances de l'autorité de l'Etat, de l'inci­visme et de la mal gouver­nance. Il ne sert à rien de crier à la déstabilisation, quand bien même il y a des signes évidents que certains acteurs politiques cherchent à profiter de la situa­tion. Si le Président Kaboré et son gouvernement parviennent à ouvrir cette fenêtre d'espoir, ils couperont l'herbe sous les pieds de ceux qui cherchent soit à restaurer l'ordre déchu, soit à accéder au pouvoir par des raccourcis soit encore par une nouvelle insurrection populaire. La stabilité politique et institutionnelle a un prix. Ce sont des réponses concrètes aux fortes attentes de change­ment dans la gouvernance quotidienne de l'Etat afin d'as­surer à tous la sécurité, le pain, l'éducation de leurs enfants, la santé et la liberté.

Boureima Ouédraogo

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