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SECURITE INFORMATIQUE AU BURKINA: «Notre souveraineté numérique reste à conquérir », dixit l’expert Younoussa Sanfo

08 février 2017 Auteur :   Amélie GUE

Le Reporter : Que renferme la notion de souveraineté numérique ?

Younoussa Sanfo : La souveraineté se définit comme « le droit exclusif d’exercer l’autorité politique sur une zone géographique ou un groupe de peuples vivant en communauté ». La souveraineté numérique désigne l’application des principes de souveraineté au domaine des technologies de l’information et de la communication, c’est-à-dire à l’informatique et aux télécommunications.

Le Burkina Faso vient de célébrer le 57e anniversaire de son accession à la souveraineté internationale. Peut-on dire que le Burkina a aussi acquis sa souveraineté numérique ?

Malheureusement, sur ce plan, les pays africains (Burkina Faso y compris) ne sont pas indépendants. Nous avons toutes les peines du monde à exercer notre souveraineté, parfois même face aux multinationales. Actuellement, des informations stratégiques relevant parfois du secret d’Etat peuvent se retrouver hors du Burkina Faso. Dans certains cas, nous n’en avons pas conscience. Avez-vous un compte bancaire ou un numéro de téléphone? Vous êtes-vous posé la question de savoir où sont stockées les informations qui concernent votre identité ainsi que vos transactions? Il y a de fortes chances que ces informations soient stockées à l’étranger. Dans certains cas, nous ne disposons d’aucune copie au Burkina Faso. Concernant la souveraineté numérique, l’indépendance reste encore à conquérir.

Quels peuvent être les enjeux d’une telle situation ?

Les révélations d’Edward Snowden et les attaques menées sur les réseaux mettent en lumière les nouveaux défis auxquels sont confrontés les États, les acteurs économiques et les citoyens eux-mêmes, pour préserver leur souveraineté numérique. Une récente révélation du journal Le Monde fait état de ce que les pays africains sont massivement espionnés par les Etats- Unis et la Grande Bretagne. Je ne pense pas que la France, la Chine et les autres puissances s’en privent. Pour contrôler le monde, il faut aussi contrôler l’information. Imaginez que vos informations stratégiques se retrouvent stockées chez l’espion potentiel.

Quelles peuvent être concrètement les conséquences d’une dépendance numérique pour un pays et pour un citoyen ?

Si vous n’êtes pas souverain, vous n’êtes plus maître des décisions que vous serez amené à prendre pour les intérêts de votre pays. Il vous sera difficile de protéger vos intérêts économiques si vos stratégies et vos «secrets» ne vous appartiennent plus. Le citoyen sera une victime collatérale si ce dernier n’est pas protégé par un Etat souverain.

Nos institutions reçoivent souvent des dons de matériels informatiques. Y a-t-il de réels risques liés à ce genre de matériels offerts ?

Si vous recevez du matériel informatique en cadeau, il se pourrait que ce soit vousmêmes la marchandise. C’est votre vie privée ou des informations confidentielles de votre pays qui seront la monnaie d’échange. Puisque votre téléphone contient parfois toute votre vie (acte de naissance, diplômes, documents de votre famille, documents bancaires, etc.), ce cadeau peut très vite devenir un cauchemar.

Je crois sincèrement que tout le monde est informé des dangers liés aux cadeaux électroniques. Personnellement, je ne comprends pas pourquoi l’on continue à recevoir des ordinateurs, des imprimantes, du matériel électronique de toutes sortes et qu’on les utilise dans des environnements sensibles. Pour moi, ça frise l’inconscience et cela peut témoigner d’une mauvaise gouvernance devenue une seconde nature.

Un pays comme le Burkina Faso peut-il rêver d’une souveraineté numérique un jour ?

Pour l’instant, le Burkina peut difficilement empêcher l’évasion des informations stratégiques et confidentielles. Mais il peut limiter les dégâts en utilisant des organes qu’il a créés. Je vous rappelle que le Burkina est l’un des premiers pays africains à créer une Commission de l’informatique et des libertés (CIL). Nous sommes également pionniers dans la création d’une Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI). Il faut doter ces organes de moyens conséquents en personnel et en infrastructures, afin qu’ils permettent au pays de garantir un tant soit peu sa souveraineté numérique.

Quels conseils l’expert peut-il prodiguer aux uns et aux autres dans un tel contexte ?

Aux citoyens, je dis méfiezvous des cadeaux électroniques, vous êtes tenus de préserver votre vie privée. En recevant en cadeau, un téléphone, un ordinateur, une clé USB, vous pouvez permettre à une tierce personne d’accéder à la quasi-totalité de vos données privées, confidentielles. Dans certains cas, ça peut permettre à cette personne de pouvoir accéder à vos bureaux, votre domicile, votre compte bancaire, etc. Si vous n’êtes pas sûr du cadeau, nous pouvons vous aider à le diagnostiquer.

Pour cela, contactez-nous à Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.. Aux dirigeants, je rappelle qu’ils sont tous sous surveillance (écoute notamment) et qu’ils doivent prendre conscience du fait que dès qu’ils sont nommés à un poste de responsabilité, leur vie numérique bascule et qu’ils doivent individuellement changer leurs habitudes et dans certains cas, changer leurs outils électroniques tels que téléphones, ordinateurs, etc. Pour le pays, ils doivent prendre conscience du fait que toutes nos infrastructures stratégiques (société d’Etat, banques, administration publique, hôpitaux) sont dépendantes de leur système informatique à environ 73%. Il est temps que nos dirigeants en fassent une priorité.

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