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SITUATION NATIONALE : Le Burkina dans l’oeil du cyclone

15 novembre 2016 Auteur :   Boureima OUEDRAOGO

Le Burkina Faso est-il en train de décevoir l’estime et l’espoir qu’il a suscités au sortir de l’insurrection populaire et surtout après la résistance populaire victorieuse contre le coup d’Etat ? La question mérite d’être posée, tant le pays va mal, même très mal. « Ça ne va pas ! On a peur ! » C’est le sentiment qui hante bien des citoyens de ce pays. Moins de deux ans après l’insurrection populaire, l’enthousiasme, l’euphorie et l’espoir de lendemains enchanteurs font progressivement place à la désillusion et à la crainte d’une descente dans les abîmes. Le désespoir est à son paroxysme chez bien des citoyens. Malheureusement, comme abandonnée à leur sort, la grande majorité des citoyens assistent, impuissants, au spectacle désolant mettant en scène un gouvernement qui peine à trouver ses marques, une opposition politique pas plus imaginative, des organisations syndicales convaincues que c’est le moment ou jamais d’arracher des acquis, des acteurs économiques mal en point, et surtout une menace de déstabilisation du pays par des forces du mal qui endeuillent régulièrement des familles et sèment la terreur.

A la veille du deuxième anniversaire de l’insurrection populaire, l’on a du mal à percevoir ce qui a réellement changé dans ce pays. Certes, la chute et la fuite de Blaise Compaoré ont permis de mettre fin à la toute-puissance des tenants du pouvoir, d’élargir les espaces de liberté même là où personne n’osait lever le moindre doigt, de mettre à nu un pan du système politico-mafieux qui gouvernait le pays (comme on le voit avec le rapport de la commission d’enquêtes sur le foncier urbain). Mais, cet éveil des consciences citoyennes et sociales n’est pas accompagné par un équivalent de signaux forts de changement dans la gouvernance quotidienne de l’Etat. Le pouvoir semble se refuser à s’inscrire dans la rupture attendue par le peuple avec les 27 ans de prédation en toutes sortes. Pire, il semble encourager les acteurs ou les derniers débris du système Compaoré à se reconstituer et à perturber la marche vers le renouveau.

Comme si à l’épreuve de la pratique, les tenants actuels du pouvoir découvrent que la gestion de l’Etat est plus compliquée qu’ils ne s’y attendaient, l’on a le sentiment qu’ils se sont laissé déborder par la tâche et les contraintes au point de ne plus savoir par où commencer le redressement de la pente.

Au regard du contexte dans lequel ils ont accédé au pouvoir, l’on avait espéré une équipe gouvernementale de combat avec des hommes et des femmes de solide réputation en matière d’intégrité, de bonne maîtrise des exigences du moment et capables de rassembler toutes les forces de changement autour de la reconstruction du pays. Mais 10 mois après, force est de constater que le Président Kaboré doit revoir sa copie. Son premier gouvernement n’arrive toujours pas à rassurer ses compatriotes. Bien au contraire, les comportements et les attitudes des différentes composantes sociales et politiques laissent penser que la société burkinabè est en train de retomber dans les mêmes travers d’avant-insurrection. En matière de gouvernance et sur bien des pans de la gestion du bien public, l’impression générale est que l’on est en train de reproduire les mêmes tares du système Compaoré sans en avoir l’expertise requise. Il n’y a toujours pas de mesures fortes tendant à rassurer les populations de la volonté du nouveau pouvoir à rompre avec l’économie des prébendiers et des trafiquants de toutes sortes.

Il suffit de jeter un coup d’oeil dans les marchés publics pour se rendre à l’évidence que la rupture reste encore un slogan politicopublicitaire L’administration publique reste encore gangrenée par une politisation à outrance et les promotions complaisantes.

Retrouver la quiétude indispensable à l’investissement

govSur le plan sociopolitique, leschocs des intérêts semblentpousser progressivement lepays vers l’instabilité institutionnellequi risque de compromettredéfinitivement leschances de relance du pays. Les acteurs politiques, notamment ceux au pouvoir qui s’attribuent la paternité de l’insurrection populaire, ont-ils réellement compris le véritable message des vrais insurgés ? Cette insurrection populaire n’est-elle pas sur le point de profiter uniquement à quelques groupes socioprofessionnels qui voient en ce nouveau pouvoir fragile et hésitant, une opportunité unique d’arracher des acquis relativement à des intérêts particuliers ? Tout le monde revendique et exige la sauvegarde des acquis de l’insurrection.

Tout le monde revendique la paternité de cette insurrection au point que certains politiciens en manque d’inspiration vont jusqu’à la traiter, sans discernement, de « bâtarde ». Il n’y a pas pire façon d’insulter la mémoire des martyrs et tous ceux qui pendant de longues années ont perdu ou risqué leur vie pour créer les conditions psychologiques ou matérielles de cette insurrection. Seulement moins de deux ans après, l’insurrection populaire semble devenir un simple slogan politico-médiatique qu’agite une minorité de profiteurs pour justifier leur extraordinaire et intransigeant attachement à leurs intérêts de groupes.

Qui défend aujourd’hui l’intérêt général, la veuve et l’orphelin, le paysan ou le petit commerçant ou entrepreneur, le jeune sans emploi, bref, la grande masse silencieuse de citoyens terrifiés par les dures réalités du quotidien et qui scrutent anxieusement l’horizon dans l’espoir qu’un jour nouveau se lèvera le lendemain ? Loin des luttes et des compétitions le plus souvent déloyales pour le pouvoir et les ressources, ces masses silencieuses sont progressivement transformées en spectateurs impuissants au développement conditions d’une crise sociopolitique profonde par des acteurs nullement plus méritants qui prétendent agir en leur nom et pour leur bonheur.

Comme l’a si bien relevé le colonel à la retraite Jean- Pierre Bayala, « aujourd’hui, tout le monde veut tout et tout de suite. Mais on oublie que pendant 27 ans, on a tout détruit dans ce pays. Ce n’est pas par un coup de baguette magique qu’il faut rétablir la stabilité, qu’il faut redonner une vitalité à notre économie. C’est absolument impossible si l’on n’a pas les bases, le socle d’une forte sécurité. Il n’y a pas de développement sans sécurité et il n’y a pas de sécurité sans développement. Les deux se tiennent. Mais si on empêche le régime actuel de travailler, il est certain que le retour à une relance économique s’avère impossible. »

Il ne s’agit pas ici de dédouaner le pouvoir actuel de ses responsabilités. Nous ne manquons l’occasion d’interpeler le pouvoir sur son devoir de créer les conditions de la confiance et d’un nouveau pacte social. Mais les failles ou les insuffisances du pouvoir ne doivent pas être exploitées allègrement pour le pousser davantage aux pièges des engagements dont il n’a pas les moyens de tenir, ni aujourd’hui, ni demain si l’on ne crée pas les conditions pour permettre au pays de retrouver la quiétude indispensable à l’investissement et à la construction du développement.

La commémoration de l’anniversaire de l’insurrection populaire offre une occasion extraordinaire pour mobiliser toutes les forces du changement autour de la défense des acquis de ces deux dernières années. Le Burkina Faso doit retrouver la sérénité pour envisager son avenir.

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Des coïncidences troublantes

Déjà, l’environnement sécuritaire n’incite pas à l’optimise. Depuis bientôt un an, le Burkina Faso fait face à des attaques terroristes mais aussi à une menace intérieure avec des éléments récalcitrants du RSP qui semblent décidés à plonger leur pays dans le chaos. En effet, depuis l’attaque de la gendarmerie de Samorogouan (dans la province du Kénédougou : 4 morts) en octobre 2015, de Capuccino et de Splendid Hôtel de Ouagadougou en janvier 2016 (30 morts), la région du Sahel subit régulièrement des attaques, notamment des positions des forces de défense et de sécurité. L’on peut noter : l’attaque du commissariat de police de Koutoukou, le 17 mai 2016 (2 policiers blessés) ; du commissariat d’Itangon le 1er juin 2016 (3 morts parmi les policiers) ; celle du poste de douanes de Markoye dans la province de l’Oudalan le 1er septembre 2016 (deux morts, notamment un civil et un douanier et trois blessés) et la dernière attaque d’Itangon (6morts). Ces attaques indiquent que le Burkina Faso est désormais dans le viseur des groupes terroristes. Le harcèlement dont sont l’objet les forces de défense et de sécurité vise, selon les experts, à semer la psychose et à fragiliser le dispositif de sécurisation du territoire national. D’autant plus que ces attaques terroristes sont parfois suivies d’incursions des éléments de l’ex-RSP. Souvenons-nous que la première attaque terroriste de la gendarmerie de Samorogouan est intervenue au lendemain du désarmement et de la dissolution du RSP. L’on se souviendra également que l’attaque de la poudrière de Yimdi en janvier, seulement une semaine après l’attaque de Cappuccino et de Splendid Hôtel.

Comme par hasard, au moment où les positions de l’armée sont attaquées encore dans le Sahel, des éléments de l’ex-RSP font encore parler d’eux en se signalant du côté du pont Nazinon dans la province du Nahouri, avec, semble-t-il, comme projet de commettre des attentats à Ouagadougou. D’autres éléments qui étaient dans ce complot seraient dans la nature. L’un d’entre eux, Gaston Coulibaly, serait activement recherché par la gendarmerie. Comme pour créer la psychose, deux individus armés de Kalachnikov ont braqué une voiture à Ouahigouya et quelques heures plus tard, ladite voiture est retrouvée à Ouagadougou. Selon toute vraisemblance, ces braqueurs sont entrés à Ouagadougou avec leurs armes

Toutes ces attaques ou incursions rappellent si besoin est que le Burkina Faso est vraiment dans l’oeil du cyclone. Il y a « une sorte de synchronisation des efforts subversifs et qui ont pour but, la déstabilisation pure et simple du pays. », note le Colonel Bayala.

Dans le même temps, ces attaques interrogent aussi sur l’efficacité du dispositif sécuritaire. D’aucuns estiment qu’avec la recrudescence de ces attaques, le Burkina Faso doit se doter d’un département ministériel plein chargé de gérer la sécurité des personnes et des biens avec un professionnel à sa tête. Pour les défenseurs d’une telle thèse, le ministre Simon Compaoré a déjà montré toutes ses limites en matière de gestion de la sécurité.

En outre, il y a urgence d’engager les réformes du secteur de la défense et de la sécurité. Jusque-là, les forces armées nationales ont mal à leur gouvernance et à leur commandement. Pour leur permettre d’être au mieux de leurs performances, il y a urgence à résoudre cette épineuse question du commandement et de la troupe.

En tous les cas, le gouvernement doit se réveiller et montrer qu’il mesure la gravité de la situation nationale en prenant des initiatives à l’endroit de l’ensemble des composantes sociopolitiques sur l’urgence de ramener la quiétude. Lorsque l’état de la nation exige la mobilisation de toutes les forces vives autour des institutions, le pouvoir doit s’y engager en négociant une trêve sociale et politique. Cet enchaînement des faits subversifs appelle à l’unité pour barrer la route aux forces du mal. Mais c’est au pouvoir de sortir de son attentisme pour prendre la tête de ce combat.

B.O

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"Nous rêvons d'un Burkina Faso où le pauvre suscite chez le riche, compassion et solidarité; où le faible bénéficie de la protection des forts; où la solidarité n'est pas seulement un slogan mais une valeur essentielle dans nos rapports avec les autres; où toute vie humaine est sacrée;...Lire la suite