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AN II DU PUTSCH MANQUE DE GILBERT DIENDERE ET DU RSP : Entre déceptions, indignations, colères et espoirs

30 janvier 2018 Auteur :  

Le 16 septembre 2017, le Burkina Faso a commémoré le deuxième anniversaire de la résistance au coup de force de Gilbert Diendéré et du RSP qui s'étaient emparé du pouvoir de la Transition en 2015. Cette commémoration s'est déroulée dans un contexte national marqué par l'indignation, le découragement et même le dépit chez la grande majorité de celles et ceux qui ont bravé les balles assassines des barbouses du Général félon.

Même le message du chef de l'Etat à la Nation à l'occasion de ce douloureux anniversaire, n'a pas réussi à susciter un regain d'intérêt pour cette commémoration. Deux ans après, les combattants de la liberté, de la justice et de la démocratie ne comprennent toujours pas pourquoi le dossier n'a pas encore connu son dénouement judiciaire. Pire, du côté de la gouvernance de l'Etat, ces combattants sont déçus du pouvoir post-Transition qui fait du sur­place et s'écarte progressivement du chemin de l'espérance qu'ils ont tant nourrie au point de risquer leur vie.

Ce matin, je suis à l'é­glise pour prier et remer­cier le seigneur d'être toujours en vie. Si les puts­chistes m'avaient tué, je serais mort pour rien... Finalement, je me demande : tout ça pour ça ». Ces propos de l'un des otages des puts­chistes, en l'occurrence le Professeur Augustin Loada, ministre de la Fonction publique, sous la Transition, sont assez illustratifs du découragement et la décep­tion qui ont gagné bien des Burkinabè. C'était le samedi 16 septembre, au cours du panel organisé dans le cadre des manifestations commé­moratives. Comme lui, les parents des martyrs et les blessés, victimes de la barba­rie des éléments putschistes, avaient publiquement crié leur ras-le-bol face aux len­teurs incompréhensibles dans le traitement judiciaire du dossier. Mais il n'y a pas qu'eux, ils sont très nomb­reux, les indignés de la République, qui s'interrogent sur la gestion des acquis de l'insurrection et de la résis­tance au putsch. En somme, il y a un découragement géné­ral des Burkinabè qui risque de se muer en révolte si rien n'est fait au double plan poli­tico-économique et judiciaire. Mais c'est surtout sur le der­nier plan que les attentes sont fortes. Car, pour bien des Burkinabè, à défaut d'une reconstruction du pacte répu­blicain et du renouveau éco­nomique et social, un traite­ment judiciaire des dossiers pendants, surtout celui du putsch manqué, pourrait apaiser les parents des victi­mes et des blessés mais éga­lement soulager toutes celles et tous ceux qui se sont battus pour l'avènement d'une société de justice et d'espé­rance dans ce pays. Plus grave, il est inconcevable que près de deux ans après le putsch, certains blessés aient encore des balles dans leur corps et attendent des inter­ventions médicales pour s'en débarrasser. Il y a comme une insouciance de la part des gouvernants face à cette détresse des citoyens qui ont risqué leur vie pour qu'eux parviennent à la place où ils sont aujourd'hui.

Où en est-on donc avec ce dossier qui traîne depuis deux ans au Tribunal militaire et qui constitue une grosse épine au pied du régime du Président Roch Marc Christian Kaboré ? Pourquoi tant de méfiances de la part des parents des victimes et des justiciables en général, vis-à-vis de la justice ? Jusqu'à quand l'Etat va-t-il traîner ce boulet comme les autres dossiers embléma­tiques de crimes impunis de l'ère Compaoré ? Qu'est-ce qui fait tant traîner les cho­ses ?

Des interférences politiques et des scandales qui ne rassu­rent point.

rspSur le traitement et l'évolution du dossier du putsch manqué de Gilbert Diendéré, le pro­cès pourrait se tenir avant la fin de cette année 2017. De sources proches du dossier évoquent la possibilité de son démarrage en octobre. Quoiqu'il en soit, ce ne sera pas trop tôt. Cela fait deux longues années que les parents des victimes, les bles­sés et les résistants rongent leurs freins en attendant que le Général Gilbert Diendéré, sa horde de putschistes et leurs complices politiques et militaires rendent compte de cette forfaiture digne d'une époque à jamais révolue. Mieux, pendant ces deux années, l'on a assisté tantôt à des mises en liberté provi­soire de certains inculpés et à des abandons de charges pour d'autres, sans qu'on explique à l'opinion, les moti­vations profondes et les prin­cipes qui guident ces libertés provisoires ou ces abandons de charges. Certes, la Justice est indépendante et doit trai­ter les dossiers dans la plus grande indépendance et l'im­partialité totales. Mais elle est rendue au nom du peuple et en cela, ses décisions doivent être expliquées au peuple. Il est vrai aussi que la liberté est la règle et la détention, une exception. Le juge est donc fondé à accorder des libertés provisoires à des inculpés s'il estime que ces libertés ne peuvent nullement obstruer son instruction du dossier ou si l'état de santé des mis en cause peut se détériorer gra­vement du fait de l'incarcéra­tion. Il peut aussi abandon­ner les charges contre d'aut­res s'il estime, au regard des résultats de ses investigations, qu'il n'a pas réussi à trouver des éléments de preuves qui confirment les charges contre l'inculpé. De même, s'il a des preuves de l'innocence de l'inculpé, il n'a d'autre choix que d'abandonner les char­ges contre ce dernier. Ce sont là, les principes.

Maintenant, est-ce au nom et dans l'appli­cation stricte de ces principes que certains inculpés ont été bénéficiaires de liberté provi­soire ou d'abandon de char­ges ? C'est là que les Burkinabè semblent divisés. Pour certains, et ils sont nombreux, derrière les principes, semblent se cacher des arrangements politiques pour soustraire certaines person­nes de leurs responsabilités ou complicités dans ce dos­sier. Ils n'ont peut-être pas tort car, il existe plusieurs faits et gestes qui sont de nature à soutenir cette position. D'abord, l'on peut noter le fait que toute la hiérarchie militaire et policière d'alors n'ait pas été inquiétée dans la procédure. Pourtant, il est de notoriété publique qu'il y a eu des complicités à ce niveau. A moins que l'on n'avoue que cette hiérarchie a fait preuve d'une lâcheté (et nous pesons nos mots) face au Général putschiste auquel cas aussi, il y aurait, tout au moins, une complicité pas­sive. A ce niveau de respon­sabilité, et surtout au regard de la gravité du contexte d'a­lors, refuser d'assumer est une faute grave pour des offi­ciers. Du reste, il est égale­ment de notoriété publique que certains officiers supé­rieurs ont tenté d'empêcher la descente des soldats de leurs casernes sur Ouagadougou. Tout ça, c'est connu. Les acteurs sont encore vivants et des témoins existent. Mais au niveau de la Justice militaire et du pouvoir politique, l'on semble avoir décidé simplement de fermer les yeux. Il n'y a même pas eu de sanctions administratives ou disciplinaires. Bien au contraire, certains ont bénéfi­cié de promotion politique.

Ensuite, il y a eu ce fameux mandat d'arrêt contre Guillaume Soro dont le traite­ment et l'annulation auront été marqués par l'un des plus grands scandales judiciaires de l'histoire du Burkina Faso. Point n'est besoin de revenir en longueur sur cette affaire qui restera l'une des plus grandes bavures de la prési­dence de Roch Marc Kaboré qui s'est personnellement impliqué dans le traitement de ce dossier Guillaume Soro. C'était du jamais vu. Enfin, l'on peut noter le limo­geage du commissaire du gouvernement (le procureur militaire) par le président du Faso (alors ministre de la Défense) et de deux des juges d'instruction en pleine procé­dure. tous ces faits laissent entrevoir des interférences politiques dans le traitement du dossier par le tribunal militaire qui incitent à la méfiance.

Le Général Bassolé cherche-t-il à échapper au procès ?

Si l'on y ajoute la lenteur dans l'instruction, l'on ne peut que comprendre les légitimes indignations et frus­trations des uns et des autres. D'autant plus que ces len­teurs et ces interférences poli­tiques sont exploitées par les partisans des présumés puts­chistes qui ne se gênent pas de crier à un procès politique visant à écarter des adversai­res du pouvoir actuel. Si la mauvaise foi de ces partisans de l'impunité et du déni de justice est manifeste, l'on ne peut que reconnaître que le pouvoir et la Justice semblent prêter le flanc.

C'est connu, la plupart de ceux-ci font des pieds et des mains pour éviter d'arriver à un procès. Celui qui semble exceller dans ces démarches de déresponsabilisation, c'est le Général Djibrill Bassolé, poursuivi pour trahison, qui utilise tous ses réseaux et groupes de pression pour se voir retirer de la procédure avant le procès. tout porte à croire qu'au lieu de se battre pour prouver son innocence, il cherche par tous les moyens à éviter de répondre devant le tribunal. Là, il faut reconnaître et saluer la vigi­lance et la perspicacité du juge mais aussi du politique qui, jusque-là, tiennent bons. Mais plus les choses traîne­ront, plus le risque est grand qu'il y arrive.

enfantsEn tout état de cause, le tribunal militaire ne rassure pas quant à l'issue de la pro­cédure à travers un procès équitable, juste et impartial dans de meilleurs délais. Mais c'est à l'image de la Justice de façon générale qui, aujourd'hui encore, constitue le véritable maillon faible pour ne pas dire le goulot d'étranglement de l'ancrage de l'Etat de droit au Burkina Faso. Malgré les annonces et autres tentatives de séduction par des diligences sélectives dans le traitement de certains dossiers, cette Justice a encore du plomb dans l'aile et peine à assainir son propre environnement.

La gouvernance de l'Etat ou l'autre motif d'indignation

En ce qui concerne la décep­tion et l'indignation relative­ment à la gouvernance actuelle de l'Etat, il faut avouer que les Burkinabè, notamment les insurgés d'oc­tobre 2014 et les résistants au putsch, ont une foultitude de raisons de désespérer du pouvoir Kaboré. Même la gestion des blessés de l'insur­rection et du putsch manqué semble marquée par une insouciance et même des ten­tatives de malversations de la part de certains acteurs. Le gouvernement gagnerait à prendre définitivement ce problème à bras-le-corps et régler les questions des soins adéquats à tous les blessés. Mais c'est surtout sur le ter­rain de la rupture d'avec la gestion mafieuse des ressour­ces publiques (financières, infrastructurelles et humai­nes) à travers des réformes politiques et institutionnelles audacieuses et novatrices, une dépolitisation de l'admi­nistration pour mettre fin à cette bureaucratie mafieuse, que le gouvernement se fait toujours attendre, près de deux ans après son installa­tion. Personne ne lui demande de résoudre ici et maintenant toutes les tares et autres dérives des 27 ans de Blaise Compaoré. Mais il est inadmissible que deux ans après son entrée en fonction, le pouvoir Kaboré n'ait encore donné aucun signal fort de sa volonté et de ses capacités de changement. Bien au contraire, l'on a parfois le sentiment que le pouvoir tra­vaille à faire regretter Blaise Compaoré. Il fait du Blaise Compaoré sans lui. Naturellement, il ne peut pas faire mieux que lui en repro­duisant autrement son sys­tème. Ce qui explique la perte progressive de crédibilité et de légitimité de ce pouvoir auprès de bien des Burkinabè. C'est ce qui explique aussi, en partie, la légitime indignation de cer­tains Burkinabè qui estiment qu'ils ont déchiré l'original pour se retrouver avec une pâle copie qui plus est, est non certifiée conforme.

Au final, la commémoration de deux ans de la résistance victorieuse au putsch aura été marquée par l'expression de la déception quasi générale vis-à-vis du politique et du judiciaire. En prenant la parole en ce triste anniver­saire, le Président Kaboré n'a pas non plus annoncé des mesures fortes qui rassurent. Il s'est contenté des mêmes déclarations d'intentions et autres professions de foi. Pour certains, il aurait été même plus sage de ne pas faire cette déclaration s'il n'avait pas d'annonces fortes à faire. toutefois, cette déception est loin de la résignation. De plus en plus, la jeunesse burki­nabè et une bonne partie de l'élite intellectuelle indépen­dante se convainquent de l'urgence de se remobiliser autour d'une voie alternative à la faillite de la classe poli­tique et du système partisan. La réflexion est en train de s'organiser, par groupes d'af­finité ou de proximité. Le jour où toutes ces forces en émer­gence coaliseront, l'on pour­rait dire que la voie du renou­veau est enfin trouvée. Dans les faits, tous semblent s'ac­corder que l'on est encore dans un processus transitoire, même si l'on a un président, un Parlement et des conseils communaux et régionaux élus. La marche vers la troi­sième voie s'organise donc ; lentement mais sûrement. Il s'agit de continuer à défendre les acquis de l'insurrection, de barrer la route à une nouvelle imposture et créer les condi­tions de l'émergence d'une force citoyenne portée par un projet alternatif. tôt ou tard, le Burkina trouvera, malgré tout, la voie de son salut. Ce sera peut-être long et pénible. Mais à peuple vaillant et débout, rien n'est impossible.

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Une faible mobilisation aux activités commémoratives

A l'occasion du deuxième anniversaire de la résistance, le gouvernement et certains résistants ont organisé des manifestations visant à raviver la flamme de la résistance et saluer la mémoire des martyrs. Il s'agissait, entre autres, d'offices religieux dans les lieux de culte (églises, mos­quées, temples), de cérémonies de dépôt de gerbes sur les tombes des martyrs, d'un panel et d'une soirée de témoignages. Mais excepté la dernière activité qui a mobilisé assez de monde au « One Love Café » de Sams'K Lejah (artiste musicien, leader du Balai citoyen), la plupart des manifestations ont fait flop. Certes, il y avait cette abondante pluie en cette matinée du 16 sep­tembre qui pouvait jouer sur la mobilisation, mais dans l'ensemble, il faut reconnaître que les conférences et autres actions symboliques ne motivent plus les combattants de la liberté et de la démocratie. Ils veulent des challenges plus grands et en phase avec les exigences du contexte sociopolitique actuel. Il faut espérer que le pouvoir et tous les acteurs politiques ont retenu la leçon.

B.O

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Toujours des cacophonies dans le traitement du dossier

Comme relevé plus haut, certains acteurs bien introduits dans le dossier pensent que le mois d'octobre 2017 verra le démarrage de ce procès qui sera un véritable marathon. En effet, au regard du nombre d'inculpés (plus d'une centaine), l'on aura un procès qui risque d'être long et essoufflant. C'est ce qui a conduit certains acteurs à proposer que le procès soit programmé pendant les vacances judiciaires. Mais malheureusement, le dossier n'est pas encore totalement bouclé. A ce que l'on dit, le juge a déjà clôturé l'instruction. Et certains protagonistes ont intro­duit des recours sur l'ordonnance de clôture. Le 14 septembre dernier, les parties étaient devant la Chambre de contrôle pour l'examen de ces appels. L'audience a été renvoyée au 23 septem­bre prochain. Le lendemain 15 septembre, devrait avoir lieu l'audience de confirmation des charges. Là encore, il y a eu un renvoi au 6 octobre. Notons que la programmation de ces deux audiences a fait l'objet d'une cacophonie. Certains Avocats n'étaient même pas informés de l'audience et l'ont découvert par voie de presse. Bref, l'on est encore loin du bout du tunnel. Les acteurs semblent fatigués et veulent en finir avec ce dossier. Il faut espérer que cette lassitude ne va pas influencer négativement le bouclage de ce dossier.

B.O

Boureima Ouédraogo

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