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ATTENTAT TERRORISTE DU 13 AOÛT 2017: Il faut en tirer enfin les leçons de la faillite de l’Etat !

29 septembre 2017 Auteur :  

La deuxième attaque terroriste en plein cœur de Ouagadougou laisse entrevoir une inorganisation et une inefficacité institutionnelles alliée à un relâchement collectif face à l’hydre du terrorisme. Mais le plus dur est encore à venir. Il reste à savoir si, au-delà des jérémiades et des mises en scènes hypocrites, les Burkinabè, toutes tendances politiques confondues, sont capables du sursaut indispensable pour maintenir le pays débout. Il appartient surtout au président du Faso de tirer les leçons des graves dysfonctionnements de ses 19 mois de pouvoir et de mobiliser la communauté nationale autour du Burkina Faso nouveau qu’il entend léguer à la postérité.

Par Boureima OUEDRAOGO

 

Depuis l’odieux attentat du 13 août, les Burkinabè rivalisent d’ardeur dans les appels à l’unité nationale, à l’union sacrée pour sauver la mère patrie en danger. Même les pyromanes, tout en riant sous cape des malheurs du pays et de ses gouvernants actuels, s’affichent publiquement en artisans de paix, de l’union sacrée autour de la patrie. Ainsi, l’on a entendu et lu des déclarations de partis politiques, d’organisations de la société civile, de personnes physiques, d’activistes des réseaux sociaux appelant tous à l’unité nationale. Parfois, l’on se surprend de voir certains appeler à rester soudés autour des autorités pour résister aux barbaries terroristes. L’on retient globalement de tous ces appels et déclarations qu’en plus de l’expression des vœux d’unité nationale, tout le monde met en exergue la forte résilience du peuple burkinabè et de sa capacité à rester débout face à l’adversité de quelque nature que ce soit. Enfin, les Forces de défense et de sécurité, très souvent vilipendées, sont subitement l’objet de toutes les fiertés et félicitées par tous pour leur professionnalisme et leur courage. Manifestement, les hommes politiques et d’autres acteurs de la vie publique nationale burkinabè ont du talent. Ils ont cette extraordinaire capacité à jouer tous les rôles et sur toutes les scènes. Et c’est surtout là tout le mal du pays.

L’on est loin d’un fort sentiment d’appartenance à une communauté de destin où l’intérêt général prime sur les ambitions et aspirations individuelles, de groupes ou de clans. Tout semble indiquer que pour bien des Burkinabè, notamment l’élite politique et citadine embourgeoisée, l’intérêt général est la somme de leurs intérêts égoïstes et bassement matériels. C’est malheureusement l’héritage politique des 27 ans de règne de Blaise Compaoré. L’Etat et ses institutions ont été formatés pour servir un pouvoir personnel qui malheureusement, a construit les fondements de sa solidité sur des liens incestueux et mafieux avec des réseaux de coteries.

Les crises multiformes et les attaques terroristes que subit le pays depuis bientôt deux ans, ne sont que les manifestations concrètes de la difficile gestion de ce délicat héritage politique qui ressemble plus à une bombe qu’il faut manier avec une grande prudence et une agilité extraordinaire. Loin de nous toute idée de voir en Blaise Compaoré, la source de tous les malheurs du pays. Mais tant que l’on évitera de poser les vrais problèmes de la société burkinabè, il sera illusoire de vouloir en trouver des solutions idoines et durables. Du reste, les acteurs essentiels du pouvoir actuels ont été eux-mêmes des artisans du système Compaoré et semblent véritablement éprouver du mal à changer de pratiques et de cultures institutionnelles et politiques. A quelques exceptions près, les violences politiques et les réseaux criminels en moins, l’on fait du Blaise Compaoré sans Blaise Compaoré. La rupture annoncée se résume finalement à des déclarations d’intentions et d’annonces sans effet. Bref, le pouvoir actuel est en train de rater l’opportunité historique de remettre le pays débout et au travail. Il consacre l’essentiel de son action à réagir à des situations conjoncturelles (résultant de son attentisme et de son manque de fermeté) qu’à innover et mettre en œuvre un véritable projet de gouvernance centré sur la reconstruction du pacte républicain et la reconstitution des bases de la relance de l’économie.

Or, c’est seulement à cette condition que ce pouvoir peut espérer forger un nouvel espoir pour un Burkina uni, solidaire et capable de résister à toute tempête, y compris le terrorisme. La sécurité est aujourd’hui un défi majeur de gouvernance mondiale. Le Burkina Faso, du fait de son histoire et de sa géographie, ne peut nullement prétendre au développement sans y accorder toute l’énergie nécessaire et mobiliser le génie de toutes les forces vives de la Nation.

Le gouvernement est-il à la hauteur des défis ?

Après les attaques terroristes du 15 janvier 2016, l’on a assisté aux mêmes réactions et appels à l’unité nationale. Comme nous l’écrivions dans Le Reporter N°182 du 15 au 31 janvier 2016, « même si les plans ont été contrariés par la tragédie du 15 janvier, le président du Faso et son chef du gouvernement doivent mobiliser l’ensemble des forces vives de la Nation autour de la défense de la patrie, de la paix, de la stabilité, de la démocratie, de la justice et du progrès. Il faudra tout faire pour maintenir ce peuple débout, fier et fort ». Nous relevions l’urgence de traquer toutes les complicités intérieures des terroristes afin d’éviter qu’ils ne s’installent durablement dans le pays. Tout devait être mis en œuvre pour donner aux Forces de défense et de sécurité tous les moyens humains et logistiques nécessaires à la traque des forces du mal. Jusqu’aujourd’hui, excepté quelques déclarations sans preuves concrètes de supposés liens entre le pouvoir déchu, notamment Blaise Compaoré et certains chefs terroristes à qui il avait offert gîtes et couverts dorés à Ouagadougou, l’on n’a jamais présenté à l’opinion, les résultats d’enquêtes sérieuses.

A cela, l’on peut ajouter la réorganisation, l’équipement et le renforcement des capacités et des dispositifs opérationnels des Forces de défense et de sécurité qui restent encore des questions latentes plus d’un an après les attentats de janvier 2016. Sans jouer les experts et sans vouloir lancer une polémique inappropriée, à ce niveau, le gouvernement doit avoir des choses à se reprocher. A-t-on réellement mis les hommes et les femmes à la place qu’il faut, aussi bien au niveau gouvernemental (sécurité et défense) que dans la hiérarchie du commandement ? A-t-on su gérer avec toute la rigueur et la fermeté requises, les clivages et menaces internes et externes à la stabilité politique et institutionnelle ? A-t-on mis à la disposition des Forces de défense et de sécurité, tous les moyens logistiques dont elles ont besoin pour faire face aux menaces terroristes et surtout pour réagir promptement, chaque fois que de nécessaire ? A-t-on créé les conditions d’une mobilisation de la grande majorité des Burkinabè autour de la défense de la patrie, contre les barbares et les forces de l’obscurantisme ? Voilà autant de questions que suscitent les nouvelles attaques du 13 août dernier. Les réponses à ces questions permettront certainement au gouvernement de tirer les leçons des limites de sa gestion de l’action publique, notamment en matière de lutte contre le terrorisme et l’instabilité politique et institutionnelle.

Rompre avec les jérémiades et les hypocrisies déstabilisatrices !

Mais il n’y a pas que le gouvernement qui doit se remettre en cause après cette nouvelle tragédie. Tous les autres animateurs de la vie publique doivent s’interroger. Ont-ils tous toujours privilégié l’intérêt général face à la tentation de profiter d’une manière ou d’une autre des dysfonctionnements, des hésitations ou inaction du gouvernement ? N’a-t-on pas créé volontairement ou involontairement des blocages ou des obstacles à la bonne conduite de l’action gouvernementale ? Certains ne travaillent-ils pas à plonger le pays dans le chaos pour non seulement empêcher l’équipe actuelle de gouverner, mais également pour échapper à la justice ou se venger d’avoir perdu les prébendes qu’offrait le pouvoir déchu à ses ouailles ?

Déjà, à la veille de l’insurrection populaire, nous écrivions dans notre édition N°152 du 15 au 31 octobre 2014 (page 2), « le plus grand défi qui se pose actuellement au Burkina Faso, c’est surtout de retrouver le sens de la patrie, du patriotisme, du sacrifice collectif et individuel au service de la Nation. Il s’agit de délier le destin personnel des dignitaires à celui de la Nation. Il faut restaurer l’Etat burkinabè en le mettant au-dessus de tous les citoyens, y compris le président du Faso. (..) Il s’agit de s’engager dans un combat qui, d’une manière ou d’une autre, est celui de la liberté, de la justice, du progrès, de la démocratie. Il s’agit de rejoindre les rangs des forces du progrès contre ceux de l’immobilisme, de l’impunité, de la corruption, de la gabegie et du culte de l’indispensabilité. Il s’agit surtout de créer les conditions pour une paix durable fondée sur les valeurs de la République et la volonté commune de tous les fils de ce pays de vivre ensemble en paix, dans l’égalité et la fraternité. » Blaise Compaoré est parti mais a-t-on pris conscience de ses défis ? Après avoir été cueilli à froid par les terroristes en 2016, le Président Kaboré et le gouvernement auraient l’opportunité du choc des consciences provoqué par ces attentats, pour réussir le pari de l’unité dans la diversité, la justice et l’équité dans l’action publique. Malheureusement, ils n’ont pas su la saisir.

Une fois l’émotion passée, les acteurs ont retrouvé leur sport favori : les batailles pour les intérêts individuels et de groupes. Le gouvernement a commis le péché originel en ratant son entrée en scène. Tout le monde s’y est engouffré pour en tirer le maximum de profit personnel ou corporatiste. Résultat ? L’on a passé tout le temps à gérer le quotidien, des revendications de toutes sortes, parfois des plus farfelues et à la limite irresponsable. On a multiplié les grèves, les débrayages, les sit-in. La mal gouvernance semble s’enraciner durablement dans la gestion publique. Les questions de fond sont reléguées aux calendes grecques au profit du superflu et des agitations politiciennes. L’autorité de l’Etat est au plus bas et fait constamment l’objet de défiance de toutes sortes. La justice semble finalement un mythe inaccessible, un vœu pieux. L’économie est au point mort ou, tout au plus, tourne au ralenti. L’incivisme et l’indiscipline sont devenus la chose la mieux partagée. La chienlit s’installe progressivement.

C’est donc dans ce contexte de crise généralisée de la gouvernance et de faillite de l’Etat, que cette nouvelle attaque est intervenue. Tout porte à croire que l’on est en train de reproduire le même scénario. D’abord, ce sont les jérémiades et les hypocrisies qu’exige le contexte. Demain, chacun reprendra ses actions pour l’atteinte de ses objectifs avoués ou inavoués, en attendant la prochaine attaque. Oui, sans jouer les oiseaux de mauvais augure, il faut se résoudre à cette éventualité. Car, les terroristes ne lâcheront pas prise. Le seul moyen de s’en prémunir ou tout au moins de lutter contre le phénomène, c’est de restaurer l’autorité de l’Etat et de parvenir à un sursaut national autour de la défense de la patrie. Pour cela, il faut un leadership éclairé et ferme. C’est ce qui est attendu du président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré. Cela exige, avant tout, qu’il songe enfin à s’entourer d’une équipe gouvernementale et de collaborateurs à la hauteur des défis actuels de gouvernance. Pour le moment, le constat ne souffre d’aucun doute. L’on est encore loin des hommes et des femmes qu’il faut à la place qu’il faut. S’il veut réussir, le Président Kaboré n’a d’autre choix que de refonder son gouvernement. L’équipe conduite par Paul Kaba Thiéba a montré trop de limites qui malheureusement, lui a fait perdre le crédit et la légitimité nécessaires à la restauration de la confiance en l’Etat. Il faut en tirer toutes les leçons. A trop tergiverser là où il faut agir, l’on risque de mettre le pays définitivement en danger. Il faut agir, vite et bien (lire aussi l’éditorial, page 2).

Boureima Ouédraogo

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