• 10
  • Juil

Le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), le parti au pouvoir, a tenu les 10, 11 et 12 mars derniers, son deuxième congrès ordinaire. Au terme de ce congrès, le Président-Fondateur, Roch Marc Christian Kaboré, devenu président de tous les Burkinabè au sortir de la présidentielle de novembre 2015, a cédé, sans surprise, son fauteuil du chef de parti à Salifou Diallo, jusque-là commandant en second du navire MPP et président de l’Assemblée nationale. Mais au fond, c’est juste une confirmation pour ce dernier qui assurait l’intérim depuis l’accession de Roch Kaboré à la magistrature suprême. En cela, il n’y a pas eu de surprise. La seule surprise est que tous ceux qui ont rêvé de voir le parti présidentiel se disloquer au sortir de ce congrès que l’on annonçait être celui de tous les dangers, vont devoir déchanter. Bien au contraire comme voulu par le thème, ce congrès semble en apparence ramener tous les dirigeants du MPP à la raison. Tout porte à croire que chacun a compris que seul, il ne représente pas grand-chose et que le parti n’est pas la propriété de ses seuls dirigeants. Mais c’est maintenant que les choses sérieuses commencent pour le MPP qui doit assumer sa stature de parti au pouvoir, avec tout ce que cela implique comme valeurs, rigueur et exemplarité.

Par Boureima OUEDRAOGO

  • 10
  • Juil

Le gouvernement de Paul Kaba Thiéba a subi depuis le 20 février dernier, un léger lifting. Annoncé deux mois plus tôt, le premier remaniement gouvernemental du régime Roch Marc Christian Kaboré n’a finalement pas été qu’un simple réajustement avec 5 entrées, deux départs, deux mutations et deux ministères scindés en deux. L’on n’attendra donc pas le congrès du MPP (Mouvement du peuple pour le progrès), le parti au pouvoir, avant d’opérer ce réajustement tant attendu. Ceux qui avaient espéré un véritable chamboulement doivent déchanter. Du reste, l’important c’est moins le changement d’hommes que le renforcement de la réactivité, des capacités et l’efficacité du gouvernement dans la recherche de réponses aussi bien conjoncturelles que structurantes aux immenses attentes sociales.

Par Boureima OUEDRAOGIO

« La rupture c’est maintenant ou jamais ! » Ainsi écrivions-nous dans notre édition du 15 au 31 janvier 2017, en partant du constat que « sur presque tous les plans de la vie publique, le nouveau pouvoir a fait montre d’un incompréhensible attentisme qui frise parfois l’irresponsabilité ou tout le moins l’incapacité à prendre des mesures à la hauteur des défis et des situations » au cours de l’année 2016. « L’année 2017 s’annonce comme celui de tous les défis. Si le régime Kaboré persiste dans son louvoiement et son incapacité à traduire dans les faits les aspirations du peuple au changement, il risque de compromettre définitivement ses chances d’un deuxième mandat. Les premiers mois de l’année seront déterminants. L’on attend de voir le réaménagement annoncé de l’équipe du Premier ministre Paul Kaba Thiéba pour donner plus de tonus à l’action gouvernementale ; les réformes de l’armée en vue de sécuriser le territoire national ; des mesures fortes dans le sens de dépolitiser l’administration publique et d’assainir la gestion publique. En tous les cas, le pouvoir n’a plus d’excuses. 2017 doit être l’année de l’action concrète pour répondre aux attentes des Burkinabè. Roch « la réponse », c’est maintenant ou jamais ! » Ajoutions-nous.

Le réaménagement du gouvernement devrait donc permettre de répondre à toutes ces exigences du contexte sociopolitique et sécuritaire actuel du Burkina Faso et traduire la volonté réelle de sortir de cette gouvernance bien singulière de l’Etat.

On prend les mêmes et on continue

Ça y est donc ! Le gouvernement Paul Kaba Thiéba II est déjà sur pied. La plus grosse surprise dans ce remaniement, c’est qu’il n’y a pratiquement pas eu de changement. L’on a enregistré deux départs (Pr Filga Michel Sawadogo des Enseignements secondaires, supérieurs et de la Recherche scientifique et Aminata Sana/Congo de l’Economie numérique et des Postes) ; 5 entrées (Nicolas Meda à la Santé, Oumarou Idani aux Mines et Carrières, Pr Alakassou Maïga en remplacement de Filga Sawadogo, Adja Fatimata Ouatarra à la place de Aminata Sana ; et Siméon Sawadogo à l’Administration territoriale et de la Décentralisation). Le gouvernement a connu également deux mutations : Smaïla Ouédraogo de la Santé à la Jeunesse, de l’Emploi et de la Formation professionnelle en remplacement de Jean-Claude Bouda promu à la Défense nationale et des Anciens combattants, portefeuille abandonné par le président du Faso. Deux autres ministres ont vu leurs départements scindés en deux. Il s’agit de l’ancien, Simon Compaoré, toujours ministre d’Etat, chargé de la sécurité (qui a été délesté de l’Administration territoriale et de la Décentralisation) et du jeune Oumar Dissa qui devrait se contenter désormais de l’Energie ; les Mines et Carrières étant érigées en département plein. Au passage, ce réajustement a permis d’augmenter le nombre des membres du gouvernement à 28 ministres (contre 25 dans le précédent), avec toujours les 4 Secrétaires d’Etat. Il a aussi permis de régler des questions de géopolitique nationale avec l’entrée de la région de l’Est et du Sahel dans le gouvernement à travers respectivement Oumarou Idani et Alkassoum Maiga. Et voilà, le tour est joué. L’on prend presque les mêmes et on continue. Du reste, le président du Faso n’avait pas annoncé une refonte du gouvernement mais plutôt un réajustement.

Ce réajustement est-il à la hauteur des espoirs ?

Pour le chef du gouvernement, Paul Kaba Thiéba, il s’agit juste d’un réajustement technique pour opérationnaliser le Plan national de développement économique et social (PNDES). Ce réajustement visait essentiellement, entre autres, à ériger un département plein pour la sécurité, au regard de la situation sécuritaire du pays et permettre au président du Faso de se décharger du portefeuille de la défense qu’il n’aurait pas dû s’octroyer dans le premier gouvernement. Car, en tant que chef de l’Etat, il est, de par la Constitution, le chef suprême des armées. Avait-il vraiment besoin de s’encombrer d’un portefeuille ministériel, quoiqu’il ait besoin de contrôler la grande muette ? En tout cas, il lui a fallu une année pour se rendre à l’évidence, après le drame de Nassoumbou (attaque meurtrière des positions des forces armées en décembre qui a causé la mort de 12 jeunes soldats) que le commandement de l’armée burkinabè avait véritablement besoin d’un réel changement en vue de renforcer sa crédibilité et sa légitimité auprès des officiers, sous-officiers et hommes de rangs. Désormais donc, c’est à un de ses proches que le portefeuille de la Défense a échu. Ce choix suscite d’ailleurs beaucoup d’interrogations, tant pour bien des Burkinabè, le promu n’a ni le profile, ni la carrure pour l’emploi. Il ne justifie pas non plus d’une expérience et d’une connaissance particulière des questions militaires. Mais bon, le Président Kaboré et son PM Thiéba ont voulu qu’il en soit ainsi. C’est d’ailleurs l’une des surprises de ce gouvernement. En tout cas, Jean-Claude Bouda a déjà revêtu sa tunique de ministre de la Défense et promet de terroriser les terroristes. Vivement qu’il y arrive. Mais en attendant, et moins d’une semaine après cette sortie à l’emporte pièce, ce sont les populations du Sahel, précisément de Tongmael, Diguel et Baraboulé dans la province du Soum, qui sont terrorisées par Malam Dicko et sa horde de terroristes avec les attaques simultanées dans la nuit du 27 au 28 février.

L’on ne peut s’empêcher de marquer une halte sur l’érection du ministère de la Sécurité en département plein. Cela n’est pas une surprise, puisque le chef de l’Etat l’avait annoncé. Ce qui est surprenant, c’est que ce poste reste la chose de Simon Compaoré. La question est certes sensible par ces temps qui courent avec la permanence des menaces terroristes. Mais comme nous l’avons toujours écrit, le contexte exige justement que l’on évite de faire de la politique avec la sécurité. Or Simon Compaoré a montré toutes ses limites, donnant parfois l’impression d’être plus soucieux des enjeux politiques que ceux sécuritaires. C’est l’une des grosses inquiétudes et déceptions de ce remaniement. Simon Compaoré se serait contenté de l’Administration territoriale et de la Décentralisation (où il a tout pour réussir) que bien des observateurs auraient applaudi. Mais il dira que c’est la nouvelle robe que lui a taillée le président du Faso. Seulement, à ce niveau, chacun doit désormais assumer entièrement ses responsabilités. Il n’est pas obligé d’accepter tout ce que le président lui propose. Il va devoir trouver d’autres arguments et montrer par des actes concrets que malgré son apparence d’un homme fatigué et usé par tant d’épreuves, il est encore capable de gérer un département aussi stratégique que la sécurité. Tout le mal que nous lui souhaitons, c’est de réussir brillamment sa mission. Mais déjà, les nouvelles attaques dans le Sahel inquiètent fortement.

Quid de Smaïla Ouédraogo ? Pour bien des Burkinabè, il paie ainsi sa gestion de l’affaire CAMEG qui a défrayé la chronique toute l’année 2016, avec d’interminables feuilletons judiciaires. Pourtant, depuis le début de cette affaire, le jeune ministre a toujours bénéficié du soutien politique au plus haut niveau. Mais un ministre c’est toujours un fusible. C’est lui qui saute quand politiquement le pouvoir échoue à convaincre de la justesse de ses choix. Mais Smaïla Ouédraogo n’aura peut-être pas de regret en quittant la Santé. Non seulement, selon des sources dignes de foi, il se retrouve dans le ministère où il aurait souhaité être lorsqu’il a été contacté pour être membre du gouvernement, mais également, il se met à l’abri de l’inimitié de ses maîtres et autres collègues de la santé, parce qu’étant lui-même du secteur. Il ne reste plus à espérer qu’il ait tiré leçon de cette première année d’exercice de la fonction ministérielle. En tous les cas, il est vivement attendu dans son nouveau département.

En réalité, ce réajustement gouvernemental ressemble fort à l’issue d’un dialogue de sourd au sommet de l’Etat. Rarement un remaniement ministériel n’aura suscité autant de débats et de controverses. Même l’opposition n’a pu s’empêcher de s’y mêler. Pour le moment, son chef de file de l’opposition ne s’est pas prononcé sur ce « nouveau ancien » gouvernement.

Ce remaniement intervient à quelques semaines avant le congrès du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) prévu pour s’ouvrir le 10 mars prochain. Pourtant, d’aucuns avaient vite fait d’affirmer que le remaniement annoncé était en veilleuse en attendant le congrès. Pour d’autres encore, c’est la triarchie au sommet de l’Etat qui bloquerait le processus. Il en est jusqu’à la « très informée » Lettre du continent qui annonce un blocage du fait de Salif Diallo qui voudrait une refonte totale du gouvernement alors que le président du Faso serait favorable à un réajustement technique. Ce remaniement annoncé a tellement alimenté les controverses et des débats que l’on a tout entendu et lu. Chacun y allait de son interprétation et parfois, certains semblaient même vouloir enjoindre le président du Faso de concrétiser le remaniement annoncé. Que d’encre et de salive ont coulé au cours de ces dernières semaines sur ce fameux remaniement ministériel. Que d’appétits aiguisés ! Que de tentatives de manipulations et d’instrumentalisations ! Bref, voici donc le gouvernement Thiéba II. Est-il à la hauteur des attentes ? Que faut-il en attendre ?

Pour certains, c’est une grosse déception. Ablassé Ouédraogo, président de Le Faso Autrement, qui voit du noir depuis que Roch Kaboré a pris place à Kosyam, n’est pas passé par quatre chemins pour affirmer que c’est une provocation du peuple. Pour Me Gilbert Nöel Ouédraogo, président de l’ADF/RDA et actuel président de la CODER (Coalition pour la démocratie et la réconciliation nationale), c’est un non-évènement car il n’y a rien de nouveau dans ce gouvernement.

Ironie du sort, comme le gouvernement Thiéba I, le second est accueilli par des attaques terroristes, même si cette ci, ce n’est plus Ouagadougou qui est attaqué mais encore le Sahel, et surtout sans pertes en vies humaines.

Ce gouvernement Thiéba II sera-t-il la concrétisation de « Roch la Réponse » ? Vivement qu’il en soit ainsi. Car le Burkina souffre déjà trop de l’inefficacité de l’action gouvernementale face à l’immensité des attentes. Si ça continue, le Président Kaboré et le MPP peuvent dire adieu au rêve du deuxième mandat, mais pire, vont devoir batailler ferme pour terminer le premier. On ne peut plus gouverner le Burkina avec des promesses sans suite. Les Burkinabè attendent mieux. Il faut du concret et du solide. En attendant, l’espoir du renouveau maigrit chaque jour un peu plus.

  • 10
  • Juil

Une confirmation de la faillite de toute la classe politique

La démocratie burkinabè semble progressivement marquer le pas, faute d’une classe politique à la hauteur des défis et des enjeux post-insurrection. Face au pouvoir hésitant, l’opposition semble se complaire dans une rhétorique battue en brèche lors des dernières élections présidentielle, législatives et municipales : le nouveau ancien régime n’est pas capable du vrai changement. Plus d’un mois après le premier anniversaire de la victoire de l’ascension de Roch Marc Christian Kaboré à la magistrature suprême, l’opposition vient de rendre public un véritable réquisitoire contre sa gestion du pouvoir. Pour elle, rien de bon n’a été réalisé. Il n’en fallait pas plus pour susciter la colère du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) qui s’est fendu d’un droit de réponse dont la virulence est à la hauteur de l’outrecuidance des opposants. Globalement, la classe politique dans son ensemble peine à susciter des débats sérieux sur des préoccupations ou les aspirations des populations. L’on assiste plus à des querelles ou des luttes de positionnement sans grands enjeux pour le citoyen lambda.

Par Boureima OUEDRAOGO


Comme nous l’avons toujours écrit depuis un an, le Président Kaboré et son régime peinent encore à montrer leur capacité à rompre avec les pratiques et les cultures institutionnelles du système Compaoré dont ils ont été des artisans ou tout au moins, des acteurs. Ce système politique de la prédation, de la corruption, de la concussion et du déni de justice a plongé la société burkinabè dans une dynamique de patrimonialisation de l’Etat, d’un noyautage des institutions républicaines orientées au service exclusif des intérêts du prince et de sa famille, de politisation outrancière de l’administration publique, de collusions mafieuses entre le politique et l’économique, etc. Bref, tous les pouvoirs et les ressources publiques étaient concentrés entre les mains de clans et réseaux constitués autour du président du Faso et de sa famille. L’insurrection populaire a fait naître l’espoir de rompre avec ce système mafieux pour reconstruire un nouveau pacte républicain qui replace le citoyen et ses aspirations légitimes au cœur de l’action publique.

Les élections post-insurrection devraient donc permettre au peuple de choisir des hommes et des femmes capables de porter et réaliser leur rêve du renouveau. À défaut d’un changement radical dans la gouvernance quotidienne, le pouvoir issu de ces élections devait tout au moins prendre des mesures fortes de rupture en attendant la mise en place des réformes structurelles en profondeur. Au terme du processus électoral, ce sont les anciens compagnons du Président Compaoré, passés entretemps à l’opposition (qui ont activement contribué à sa chute), qui ont obtenu l’onction du peuple électeur pour réaliser cette rupture. Le Président Kaboré qui s’est présenté à ces élections comme la solution ou la réponse à ces attentes pressantes du peuple insurgé, avait donc la lourde mission de traduire dans les faits ces espérances. Un an après son installation dans le fauteuil présidentiel, il n’y a toujours pas de début de réponse aux maux qui assaillent le quotidien de ses compatriotes. L’impression générale qui se dégage comme nous l’avons écrit dans notre première édition de l’année 2017 (Le Reporter N°206 du 15 au 31 janvier 2017), est que 2016 est « une année presque perdue » sur bien des secteurs de la vie publique nationale.

L’opposition politique est plus catégorique : C’est « une année perdue ». Dans son « mémorandum-réquisitoire » de 38 pages, elle n’est pas allée du dos de la cuillère pour démontrer que le Président Kaboré et son régime ont trahi l’esprit de l’insurrection et des espoirs qu’elle a suscités. Du leadership personnel du chef de l’Etat à la gestion des domaines régaliens de l’Etat par le gouvernement, en passant par l’action parlementaire, l’incompréhensible inertie de la Justice, la gouvernance administrative et économique, l’animation de la vie politique nationale, etc. tout ou presque tout a été passé à la loupe de l’opposition. Sur tous ces plans, le diagnostic est sans appel : le pouvoir a été complètement défaillant. Sur bien des points, l’analyse, certes, est fondée, mais porte malheureusement la marque d’une charge excessive du seul pouvoir et ne tient pas non plus compte du contexte sociopolitique national et des facteurs exogènes dont les effets ont certainement pesé dans l’action gouvernementale.

Pour l’opposition, le régime Kaboré a failli dans tous les domaines

D’abord, sur le plan du leadership personnel du chef de l’Etat dans l’impulsion d’une gouvernance éthique au plan interne et du positionnement international du Burkina Faso, l’opposition a bien raison. Certes, comme nous l’avons écrit dans notre édition du 15 janvier 2017, le Président Kaboré « a réussi à donner un visage plus humain et plus accessible de la fonction présidentielle. Il n’est pas le président craint, omniprésent et omniscient, de qui tout part et à qui tout revient ». Il a gardé sa marque personnelle d’homme conciliant, accessible et soucieux de préserver les sensibilités, voire les susceptibilités. Mais on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs. Mieux, dans le contexte post-insurrectionnel et surtout avec le lourd héritage du régime Compaoré, on ne peut pas impulser une dynamique nouvelle dans la gouvernance sans secouer le cocotier et faire le tri entre les fruits pourris et ceux encore consommables. L’on s’attendait à ce que le Président Kaboré s’entoure d’hommes et de femmes désintéressés et capables de cette nécessaire rupture. Malheureusement, tant son entourage direct que dans la composition du gouvernement, l’on n’a pas senti cette exigence morale et éthique. Un an après, cette équipe n’a pas réussi non plus à démentir ce sentiment qui animait bien des Burkinabè à leur nomination. C’est donc à juste titre que l’opposition pointe du doigt, le choix des collaborateurs et membres de l’équipe gouvernementale. Du reste, le président du Faso lui-même l’a reconnu en fin d’année 2016, en annonçant un réaménagement de l’équipe gouvernementale. Mais il n’y a pas que le gouvernement qui a besoin de réajustement. Il y a aussi les proches collaborateurs, notamment ces conseillers spéciaux dont on a du mal à percevoir ce qu’ils peuvent réellement apporter de spécial à la gouvernance de ce pays (au regard de leurs profiles et trajectoires professionnelles pas toujours exemplaires). Loin de nous toute idée de denier au président le droit de choisir ses collaborateurs, mais il y a nécessité d’attirer son attention sur l’image que suscite la présence de certaines personnes à ses côtés.

Ensuite, du point de vue de la conduite de l’action gouvernementale, point n’est besoin de s’attarder sur les récriminations de l’opposition, secteur par secteur. Les tâtonnements, l’attentisme et parfois l’amateurisme ont constamment été relevés dans nos colonnes. Le gouvernement a brillé par son incapacité à prendre des mesures fortes face à des situations qui l’exigeaient, notamment sur les questions sécuritaires. L’on peut comprendre que le pays soit désormais dans le viseur des terroristes qui ne peuvent plus le considérer comme base-arrière. L’on ne peut que relever cette incapacité à refondre, réorganiser et équiper convenablement les forces de défense et de sécurité. D’autant plus que le gouvernement a été pratiquement cueilli à froid par les terroristes avec l’attaque du 15 janvier 2016 en plein cœur de la capitale. L’opposition a donc raison, l’Etat-Major des armées et toute la hiérarchie des forces de défense et de sécurité devraient être fondamentalement relookés dès les premiers instants de prise du pouvoir par le régime Kaboré. Jusqu’à présent, hormis la nomination d’un nouveau chef d’Etat-Major général des armées, rien de nouveau à ce niveau. Comme le disait si bien Jean-Baptiste Natama, alors candidat à la présidentielle 2015, « le changement, ce n’est pas le remplacement ». Or, tout porte à croire qu’avec le régime Kaboré, l’on est dans cette logique du remplacement. L’on ne peut s’empêcher de relever cette interminable crise à la Centrale d’achat des médicaments essentiels génériques (CAMEG) qui a entaché l’action gouvernementale au cours de cette première année d’exercice du pouvoir. Que dire de l’éducation qui jusque-là, poursuit sa longue descente dans les abîmes, avec un système qui a fini de convaincre de son inefficacité et son inadaptation aux exigences et défis actuels du Burkina Faso. Un an après l’avènement du pouvoir Kaboré, il n’y a pas de signes tangibles de redressement dans ce secteur vital.

Dans le même ordre d’idées, on ne saurait oublier la gestion des marchés publics qui continuent d’alimenter la polémique dans bien des départements ministériels qui font parfois preuve d’une extraordinaire liberté avec les règles et principes qui gouvernent la commande publique. C’est l’une des grosses déceptions de ce gouvernement qui semble perpétuer les pratiques répréhensibles du régime déchu. C’est donc en toute logique que l’opposition pense que les marchés publics constituent des moyens de remerciements de bienfaiteurs ou des amis.

Quid des mouvements sociaux ? Pour l’opposition, c’est la résultante de l’incapacité du pouvoir à répondre aux aspirations des masses populaires qui, ajoute-t-elle, s’enfonce dans la paupérisation de plus en plus grandissante. Les grèves perlées que le pays a connues au cours de l’année 2016 sont, en effet, la traduction des insatisfactions et des vaines attentes de solutions aux problèmes existentiels des travailleurs.

Une analyse fondée mais entachée d’une excessive surenchère

Enfin et sans prétendre à l’exhaustivité, il y a la justice. Là encore, le pouvoir a prêté le flanc, surtout avec cette immixtion dans la gestion des mandats d’arrêt dans le cadre du coup d’Etat manqué de Gilbert Diendéré, notamment par le « fameux règlement diplomatique » voulu par les autorités ivoiriennes et dans laquelle le pouvoir burkinabè s’est enlisé. Au bout de cette procédure, l’on a assisté à l’un des scandales judiciaires les plus rocambolesques de l’histoire de ce pays : la falsification d’une décision de justice à la plus haute juridiction, la Cour de cassation. L’affaire fait partie des dossiers en examen par la commission d’enquêtes mise en place par le Conseil supérieur de la magistrature sur les manquements à l’éthique et à la déontologie dans le traitement des dossiers judiciaires. Mais le plus inquiétant dans ce domaine de la Justice, c’est surtout cette incompréhensible léthargie dans le traitement des dossiers emblématiques de crimes impunis hérités du pouvoir Compaoré : affaires Thomas Sankara, Dabo Boukary, Norbert Zongo, victimes de l’insurrection populaire, coup d’Etat du RSP, etc. Certains de ces dossiers ont d’ailleurs commencé à pourrir le climat sociopolitique parce que certains acteurs de la vie publique ont déjà choisi leurs coupables dans les rangs du pouvoir. L’opposition aussi s’y est engouffrée pour expliquer les lenteurs ou la léthargie dans la gestion de ces dossiers. Ce qui a pour conséquence des débats parfois malsains qui cachent des desseins tout aussi malsains.

En résumé, pour l’opposition, le pouvoir a failli dans tous les secteurs. Mieux, elle semble limiter exclusivement son rôle à celui de la critique, de ne relever que ce qui ne va pas. Et elle l’affirme clairement dans son mémorandum. « A tous ceux qui seraient tentés de dire que l’opposition n’a vu que les aspects négatifs du bilan de ce premier an de gouvernement, nous répondons que c’est justement la vocation de l’opposition de mettre le doigt sur les échecs du pouvoir en place. Si celui-ci enregistre des résultats positifs, il dispose de suffisamment de laudateurs zélés pour se charger de sa publicité », écrit-elle dans son mémorandum. C’est là où l’opposition se méprend sur son rôle qui va bien au-delà de la critique. Et c’est toute la limite de cette opposition qui oublie son rôle de propositions d’alternatives, d’éducation des populations, d’incarnation des valeurs de probité contrairement aux comportements et attitudes de ceux qui gèrent le pouvoir avec tous les risques de corruption ou d’abus. Une fois de plus, l’opposition politique s’est livrée à l’exercice dans lequel il excelle le mieux : la critique parfois excessive et populiste, une tendance à rendre le pouvoir responsable de tout, occultant ses propres tares, turpitudes et parfois ses complicités dans des actes de mal gouvernance. L’on est quand même surpris par ses critiques sur les enquêtes parlementaires. L’opposition a participé à ces commissions. Elle n’a jamais dénoncé les conclusions au sein du parlement. Mieux, à toutes les occasions de débats sur ces enquêtes, ses élus membres desdites commissions ont toujours défendu l’objectivité des conclusions et l’absence de preuve sur la responsabilité des dignitaires du régime actuel. Mais l’on découvre dans son mémorandum que les mêmes conclusions sont partisanes. Sur les scandales des tablettes et du million, c’est tout de même faire preuve de mauvaise foi en accablant seulement la majorité alors que des élus de tous les bords ont été au moins complices de ces manquements à l’éthique et à la morale de gestion publique. Ce n’est pas parce que le pouvoir a manqué à ses obligations de respect de la loi que l’opposition doit aussi l’accompagner, jouir de ces manquements à l’éthique pour ensuite se retrouver dans sa vocation de critiquer. L’opposition aurait été par exemple fondée à critiquer l’affaire du million si au moins certains de ses élus avaient publiquement refusé et dénoncé cette « distribution » des millions. En plus, ce n’est pas très honnête d’imputer cette distribution au président de l’Assemblée alors qu’aucun élu de l’opposition n’avait jamais dénoncé l’existence de cette ligne dans le budget du Parlement. Ce serait une grave faute politique et morale de prétendre n’être pas informé sur le budget de l’Assemblée. Si c’est le président de l’Assemblée qui distribue des millions et que les députés de l’Assemblée ont été bénéficiaires consentants, alors c’est encore très grave.

Sur la Justice, l’on peut effectivement se demander si l’opposition ne veut pas d’une chose et son contraire. Pendant que le pouvoir affirme que la Justice est indépendante, l’opposition lui rend responsable de l’inertie de la Justice sans dire en quoi la responsabilité incombe au président du Faso ou à son régime. Certes, il faut dénoncer l’absence de diligence dans le traitement des dossiers pendants, mais l’on ne saurait occulter la responsabilité première des acteurs de la Justice qui peinent à assumer leurs responsabilités. Les réformes opérées sous la Transition rendent la Justice totalement indépendante. Maintenant, que les acteurs n’assument pas leur responsabilité ne relève pas d’une faute du pouvoir en place. Car tous les pouvoirs ont tendance à s’imposer et à contrôler les autres. Ce n’est pas pour rien que les concepteurs de la démocratie ont instauré des pouvoirs indépendants pour assurer l’équilibre entre eux.

Pour ce qui est de la réconciliation nationale, préalable à la paix et à la stabilité politique et institutionnelle indispensables au renouveau, elle est effectivement conditionnée au traitement diligent des dossiers pendants. Cependant, elle doit aussi commencer par une attitude de reconnaissance des fautes commises et l’acceptation de l’insurrection populaire par les inconditionnels de Blaise Compaoré qui rament à contre-courant de la marche du peuple burkinabè vers de nouveaux horizons. Du reste, cette opposition compte en son sein des gens qui continuent, avec une certaine arrogance, à traiter l’insurrection populaire de coup d’Etat. Comment peut-on aller à la réconciliation nationale avec des gens qui sont prêts à faire revenir Blaise Compaoré au pouvoir par tous les moyens, y compris le putsch ? Il faudra d’abord que certains commencent par accepter que le Burkina Faso n’est pas la propriété de Blaise Compaoré et qu’il doit aller de l’avant. Ensuite, l’on peut envisager sereinement la réconciliation nationale lorsque chacun accepte que le Burkina Faso appartient à tous les Burkinabè et qu’il appartient à tous de travailler à créer les conditions d’égalité des chances d’accès au bien-être.

Bref, sur bien des points du mémorandum, le constat est que l’opposition occulte ses propres responsabilités qui pourraient encourager les dérives du pouvoir. Tout pouvoir sans contre- pouvoir a tendance à la jouissance excessive, source de tous les abus et des écarts avec l’orthodoxie. Empêtrée dans ses propres contradictions, les déceptions et attitudes équivoques de certains de ses leaders au cours de ces derniers mois, l’opposition actuelle semble avoir du mal à se constituer en force politique capable de peser sur la conduite des politiques publiques. D’ailleurs, elle se retrouve dans une bipolarisation entre, d’une part, les partisans de Blaise Compaoré et Le Faso autrement d’Ablassé Ouédraogo réunis dans la CODER (Coalition pour la démocratie et la réconciliation nationale), et d’autre part, la coalition pour le vrai changement réunissant les partis ayant soutenu la candidature de Zéhirin Diabré à la présidentielle de 2015. Pendant que les premiers chantent leur nostalgie des années Compaoré, les seconds prônent le vrai changement. Bref, c’est une véritable gymnastique à laquelle seuls les politiciens peuvent exceller.

Enfin, l’opposition n’est pas sur le terrain. Elle se contente des conférences de presse dans les salons feutrés de Ouagadougou et brille par l’absence de propositions d’alternatives qui convaincraient les Burkinabè qu’ils ont eu tort de choisir le MPP et pas eux. L’on peut affirmer sans risque de se tromper que cette opposition-là est encore loin d’incarner les espoirs et les déceptions des Burkinabè. Finalement, l’opposition opte pour la facilité en se contentant de la critique mais tout en accompagnant les tenants du pouvoir dans la mal gouvernance.

Et l’opposition déclencha une incompréhensible colère du MPP

Mais le plus surprenant, c’est moins ce réquisitoire de l’opposition que le droit de réponse du MPP qui a vertement volé dans les plumes de l’opposition, de son chef de file et de certains de ses membres. Le MPP y a vu du rouge. Dans son droit de réponse, le parti au pouvoir s’est lancé dans une critique acerbe de l’opposition qualifiée de revancharde et qui aurait des desseins putschistes. Il accuse l’opposition de vouloir installer la chienlit pour opérer un coup d’Etat avec certains de la Transition. Cette sortie semble porter la marque d’une colère mal contenue. L’opposition a apparemment tapé là où ça fait mal. Mais, de là à la traiter de putschiste, il y a un pas que le MPP a vite franchi. Il ne reste plus qu’à présenter les preuves de cette grave accusation. Comme une réponse du berger à la bergère, le MPP est tombé dans les mêmes excès d’accusations et de critique véhémente qui laissent entrevoir que la sortie de l’opposition a perturbé sa sérénité. Cette virulence du propos n’est pas pour apaiser l’animation de la vie politique qui par ces temps où la cohésion sociale est requise pour mobiliser la communauté nationale autour des défis sécuritaires. Plus que l’opposition, le pouvoir a la responsabilité de créer les conditions pour l’instauration d’un climat social propice à la mise en œuvre du Plan national de développement économique et social (PNDES) que l’opposition semble destiner à un inévitable échec. Si le pouvoir tombe dans le piège de la réaction véhémente aux critiques de l’opposition, le risque est grand que le climat sociopolitique se détériore. Toute chose qui pourrait décourager les partenaires qui font encore confiance à la capacité du pays à sortir la tête de l’eau. Le pouvoir n’avait pas vraiment besoin de réagir à ce mémorandum. D’autant plus qu’il ne lui est pas adressé. Ce mémorandum est plus destiné à la consommation du public qui n’est pas dupe et sait apprécier l’action des uns et des autres. La meilleure posture républicaine aurait été simplement de prendre acte des récriminations de l’opposition tout en s’engageant à y apporter des réponses pratiques dans la conduite de l’action publique. Ou tout au moins la réaction aurait été plus pédagogique si elle s’était contentée de la partie récapitulant les résultats engrangés en un an par le pouvoir, de relativiser certaines critiques sur certains domaines qui ne relèvent pas de la compétence du pouvoir exécutif ou législatif.

Autant l’opposition rend injustement le président du Faso, le président de l’Assemblée nationale et le ministre d’Etat chargé de l’administration territoriale, de la décentralisation et de la sécurité intérieure (le trio RSS : Roch, Salif et Simon) et le MPP responsables exclusifs de tous les malheurs que le pays a connus ces derniers mois, autant le MPP a manqué l’occasion de montrer qu’il est le parti au pouvoir. De ce fait, il a le devoir de se montrer au-dessus de la mêlée en affichant une sérénité à toute épreuve.

Ces chassées croisées entre l’opposition et le pouvoir indiquent clairement comme nous l’avons toujours écrit, des signes patents d’une classe politique en bout de course et qui a épuisé toutes ses capacités de propositions face au désarroi de la majorité des citoyens dont les espérances maigrissent chaque jour un peu plus. Ces hommes et ces femmes qui animent la scène politique se connaissent tellement depuis longtemps déjà, ont parfois cheminé ensemble, se sont séparés puis réunis puis encore séparés. Ils partagent tellement d’amitiés et d’inimitiés, de bons et mauvais souvenirs, de rancœurs tues et de revanches à prendre que leurs rapports ne sauraient être sains et dépourvus de subjectivités et de susceptibilités individuelles.

L’espoir du Burkina Faso repose désormais sur sa capacité à sécréter une nouvelle génération de politiques capables d’assurer une relève alternative. Il ne s’agit pas de renvoyer dos à dos pouvoir et opposition. C’est un constat que si le pouvoir peine à incarner les aspirations des citoyens, l’opposition non plus n’est pas capable d’incarner l’alternative. Pire, elle semble donner raison au pouvoir qu’elle a encore du mal à se relever de la déception résultant de l’échec aux élections de 2015 et 2016. Certains leaders font preuve d’une volonté d’en découdre par tous les moyens avec les vainqueurs. D’autres aussi semblent frustrés de n’avoir pas été appelés à la soupe. Ces politiciens-là ont montré leur limite. Il faut renouveler la classe politique burkinabè. Autrement, l’on se retrouvera dans un perpétuel remplacement, pour le malheur du Burkina Faso et de ses populations.


Une haine cordiale entre Zeph et Me Sankara ?

On le sait, les deux hommes sont loin d’être des amis. Mais pour avoir cheminé ensemble au sein du chef de file de l’opposition pendant quelques années, l’on a pensé qu’il s’est installé entre les deux hommes un compagnonnage qui impose le respect mutuel mais surtout un minimum de courtoisie. Mais voilà, ces derniers temps, les deux hommes étalent sur la place publique par médias interposés, leur intimité. Me Sankara dénonce la trahison de Zéphirin Diabré qui se retrouve en alliance avec des adversaires d’hier, notamment le CDP, l’ADF/RDA et les autres partis membres de la majorité sous Blaise Compaoré. A l’occasion de la présentation du mémorandum de l’opposition, Zéphirin Diabré révèle que Me Benéwendé Sankara était également prêt à participer à un holdup électoral avec le CDP à travers une coalition pour le vrai changement. Et Zéphirin va plus loin en soutenant que si Me Sankara a rejoint la majorité, c’est juste parce que le poste de premier vice-président de l’Assemblée nationale lui a été proposé par le MPP. Autrement dit, cette alliance repose exclusivement sur le positionnement personnel de Me Sankara et non sur la base d’un rapprochement idéologique. Le moins que l’on puisse dire est que les deux hommes politiques semblent ne pas se donner des limites dans les attaques personnelles. Et c’est véritablement regrettable.

Auparavant, c’est Ablassé Ouédraogo qui a accusé Zéphirin Diabré de travailler pour renforcer le pouvoir de Roch Marc Christian Kaboré. Décidément, ces hommes politiques ne cesseront de surprendre.

B.O

  • 10
  • Juil

Relever par tous les moyens les défis sécuritaires du renouveau

Le Burkina Faso subit depuis deux ans maintenant, des incursions meurtrières de groupes terroristes. Jusque-là, les principales cibles de ces attaques, excepté celle du 15 janvier 2016 à Ouagadougou, sont les forces de défense et de sécurité. La dernière en date est l’attaque de Nassoumbou en décembre dernier, qui a causé la mort de 12 jeunes soldats et qui a suscité l’émoi et la colère légitime populaire. Par la suite, les informations relevaient que des citoyens burkinabè ont rejoint ces groupes terroristes et entendent développer un foyer djihadiste dans le Sahel. Le Burkina Faso subit désormais le revers des relations incestueuses que le régime Blaise Compaoré avait tissées avec certains gourous de ces groupes et réseaux criminels transfrontaliers. Il glisse progressivement de sa position de base arrière vers celle d’une cible. Cette situation commande une rupture totale dans la gouvernance du secteur de la sécurité. Il est désormais impératif et urgent de construire une capacité nationale sur tous les plans, à faire face à la menace terroriste. Pour le moment, c’est un tâtonnement inquiétant face à un ennemi invisible et qui a toujours une longueur d’avance.

Par Boureima OUEDRAOGO

 

Pendant près d’un quart de siècle, le Burkina Faso a été cité comme fauteur de troubles dans plusieurs pays africains (Angola, Liberia, Sierra-Leone, Guinée, Niger, Côte d’Ivoire, Mali, etc.) Chacun de ces pays a pointé, à un moment donné, un doigt accusateur sur le Burkina et ses dirigeants d’alors, en l’occurrence le Président Blaise Compaoré, de soutenir « ses rebelles ou groupes armés ». Des années 1990 avec les premières rebellions touarègues au Mali et au Niger à 2012 avec les nouvelles rébellions au Nord-Mali, en passant par les guerres civiles en Angola, au Liberia, en Sierra-Leone, en Côte d’Ivoire, le Président Compaoré était constamment cité comme pyromane et parfois, finissait par jouer les pompiers. Cette réputation de « chef de gang », Blaise Compaoré l’a trainée jusqu’à sa chute. C’est ce qui explique sans doute pourquoi peu de pays étaient disposés à lui accorder l’asile politique lors de sa fuite de Ouagadougou en octobre 2014.

Bref, Blaise Compaoré avait ses entrées dans tous ses réseaux criminels et ou groupes politico-militaires en rupture avec l’ordre républicain dans leurs pays. Il officiait tantôt en négociateur pour la libération d’otages occidentaux enlevés par les groupes terroristes, tantôt médiateur entre rebelles et pouvoirs établis dans bien des pays (Niger, Côte d’Ivoire, Mali). Dans le même temps, il a pu, selon toute vraisemblance, négocier avec ses groupes terroristes un pacte de non- agression qui permettait d’épargner le Burkina Faso de la barbarie aveugle de ces groupes trafiquants de toutes sortes et autres fous de Dieu. Sans doute aussi que comme le soutiennent les nouvelles autorités burkinabè, Blaise Compaoré et son régime fermaient les yeux quand ces terroristes trouvaient refuge sur le territoire burkinabè lorsqu’ils sont traqués au Mali et au Niger. Parfois, ils leur offraient gîtes et couverts au prétexte des négociations de paix.

 

Blaise Compaoré, les groupes terroristes et le business des otages

Fort sans doute de l’application de ce pacte de non-agression, sous Blaise Compaoré, le Burkina ne s’est pas véritablement préparé, ni techniquement, ni sociologiquement à lutter contre le terrorisme. Les unités dédiées à cette tâche et les renseignements semblaient bien plus dans une relation de complicité que dans une position de guerre contre les terroristes. En effet, l’une des grandes vulnérabilités du Burkina Faso post-Blaise Compaoré réside dans l’inorganisation et les dysfonctionnements des forces républicaines de défense et de sécurité. L’armée était divisée d’une part, entre le Régiment de sécurité présidentielle (RSP), la garde prétorienne de Blaise Compaoré, mieux équipée et mieux traitée et, d’autre part, le reste de la grande muette plombée par une hiérarchie embourgeoisée, affairiste et en totale rupture avec la troupe. Les autres corps des forces de défense et de sécurité ne sont pas en reste. Les renseignements étaient au service presqu’exclusif des intérêts du prince, plus opérationnels pour épier et traquer les adversaires du régime que dans la protection et la défense du territoire et des citoyens.

Contrairement à ce d’aucuns ont pu affirmer ça et là, le RSP n’était pour rien dans le fait que le Burkina soit à l’abri des incursions ou des attaques terroristes sous Blaise Compaoré. Son unité anti-terroriste, basée à Ouaga, ne pouvait pas assurer la sécurité du territoire à partir de là. Blaise Compaoré et ses hommes, en l’occurrence le Général Gilbert Diendéré (présenté jusqu’au 16 septembre 2015, jour de son insensé et irréflechi coup d’Etat comme l’homme le mieux renseigné de l’Afrique de l’Ouest), semblent avoir construit des amitiés solides avec ces barbouzes d’un autre genre dans leurs seuls intérêts.

Blaise Compaoré l’a implicitement reconnu dans une interview accordée en janvier 2013 à Sophie Langlois, une journaliste canadienne. L’interrogeant sur comment un chef d’Etat peut avoir des amitiés ou des entrées dans ces réseaux terroristes, il avait répondu : « Durant ces 10 dernières années, le gouvernement malien, l'armée malienne était très peu présente dans cette zone et on s'est fait dire que ces messieurs cherchaient des contacts et c'est vrai que vous allez trouver des gens qui vous proposent des pistes, pour vous conduire vers eux (Ndlr : les groupes terroristes preneurs d’otages). (…) Nous n'avons pas nos entrées. Nous sommes des voisins de ces populations depuis des siècles, donc c'est quand même des zones où nous pouvons trouver des gens capables de nous conduire sans nous perdre. »

Pour bien des experts de ces réseaux, au-delà des discours officiels djihadistes et idéologico-religieux des groupes terroristes, se cachent de vastes trafics en tous genres, y compris des trafics humains à travers le marché des otages. Si officiellement les grandes puissances affirment ne pas payer de rançons, il ressort selon plusieurs enquêtes, que dans bien des cas, la libération des otages occidentaux a été obtenue après le versement de plusieurs milliards de nos francs   à ces terroristes. Ce marché des otages mobilise donc des ressources pour financer le terrorisme. Les intermédiaires aussi bénéficieraient de juteuses commissions. Blaise Compaoré a-t-il bénéficié des retombées financières de ces rançons versées aux preneurs d’otages ? Possible. Dans tous les cas, il avait au moins des retombées politiques en ce que sa bienveillance vis-à-vis de ces groupes lui permettait de préserver son pays des attaques terroristes.

Reconstruire des forces républicaines de défense et de sécurité à la hauteur des défis

L’on savait que le Burkina Faso, frontalier avec le Niger et le Mali, était sous la menace. Mais ce n’est qu’après la chute de Blaise Compaoré et surtout l’échec du coup d’Etat de Gilbert Diendéré et de l’ex-Régiment de sécurité présidentielle (RSP) que le pays des Hommes intègres est devenu la cible d’attaques ciblées contre les positions des forces de défense et de sécurité. Comme si les terroristes avaient attendu que tous les espoirs de restauration du système Compaoré soient définitivement compromis avant d’entrer en scène. En effet, la première attaque, celle de Samorogouan, est intervenue le 9 octobre 2015, juste quelques jours après la mise en échec du coup d’Etat de Gilbert Diendéré, bras droit et fidèle parmi les plus fidèles de Blaise Compaoré pendant ses 27 ans de règne.

Comme l’a si bien relevé le Député Lona Charles Ouattara, colonel à la retraite, le Burkina a plus été épargné parce qu’il bénéficiait d’un pacte avec le diable. En effet, dans une interview accordée à un confrère, au lendemain de l’attaque de Nassoumbou, il affirme : « Pourquoi est-ce que nous avions été relativement épargnés ? Ce n’est pas parce qu’il y avait un RSP (Régiment de sécurité présidentielle). Le RSP était une force de police politique à la disposition de Blaise Compaoré pour protéger son régime. Ce n’est pas pour sauver le Burkina Faso. Ce n’était pas sa mission ! Sa mission c’est de sauver le pouvoir de Blaise Compaoré par des assassinats, par de l’espionnage au niveau des citoyens (…). Notre territoire était épargné parce qu’il y avait un accord tacite entre Blaise Compaoré d’une part, et ces mouvements d’autre part, contre le gouvernement du Mali. La contrepartie, Blaise recevait de l’argent. Blaise déstabilisait des voisins. Les terroristes sont des indépendantistes. Vous pouvez les appeler des terroristes mais ce sont des gens qui ont un but bien précis qui est de récupérer l’Azawad incluant l’Agacher qui est notre Nord. Ils vivaient chez nous ! Leur base arrière était le Burkina Faso. Donc il est évident qu’ils ne pouvaient pas nous attaquer en ce moment-là. C’est ce qui vous fait dire que nous étions protégés par le RSP. On n’était protégé par rien du tout que par l’engagement de Blaise dans les petits arrangements qu’il y avait entre les 2."

C’est dire donc que le Burkina Faso ne s’était pas doté d’un dispositif opérationnel de riposte face à une éventuelle attaque terroriste. L’attaque de Nassoumbou a rappelé à la communauté nationale, toutes les limites organisationnelles et opérationnelles de l’Etat en matière de lutte contre le terrorisme, mais surtout toute la légèreté avec laquelle notre Armée nationale est gérée. Elle met à nu toute la politique de sabotage de l’armée organisée par Blaise Compaoré, juste pour se maintenir au pouvoir. Mais, elle révèle surtout que plus d’un an après son accession à la magistrature suprême, le Président Kaboré peine à refonder cette armée en vue de la mettre au diapason des nouveaux défis sécuritaires du pays. Pourtant, le Président Kaboré est bien payé pour savoir qu’il n’a d’autre choix que d’opérer une refonte en profondeur des forces armées nationales. N’ayant pas la réputation, encore moins les réseaux et la prédisposition de Blaise Compaoré à s’allier au diable pour défendre son pouvoir, il ne peut compter que sur une réorganisation des forces de défense et de sécurité afin de reconstruire une armée républicaine dirigée par des officiers qui ont pleinement conscience de leur responsabilité et qui jouissent d’une légitimité et d’une capacité à commander la troupe. Il en est de même pour les autres forces de sécurité, également infestées par des pratiques corruptrices et une vie de jouissance qui jurent avec l’orthodoxie en la matière.

L’on s’étonne donc qu’une année après son élection, Roch Kaboré ait conservé la même hiérarchie militaire et policière qui a brillé pendant le putsch manqué de Gilbert Diendéré par son incapacité à assumer avec courage la dignité d’officiers supérieurs. L’on est étonné de la présence dans la haute hiérarchie militaire et même dans l’entourage du président, de certains officiers qui ont pendant longtemps été au cœur du processus de sabotage de l’armée par Blaise Compaoré. Certains occupent encore des postes stratégiques alors qu’ils sont vomis et méprisés par les officiers intègres et les troupes. Il y a urgence à agir à ce niveau. La nomination du nouveau chef d’Etat-Major général des armées est loin d’épuiser la question de la refonte de l’armée et de l’ensemble des forces de défense et de sécurité. Bien au contraire!

Jusque-là, les forces de défense et de sécurité ne semblent pas avoir intégré dans leur fonctionnement quotidien, la menace terroriste. En effet, en dehors du renforcement des dispositifs sécuritaires autour des institutions et des casernes et autres postes des forces de défense et de sécurité, des checkpoints, sur les axes routiers, des patrouilles, etc., l’on ne voit pas véritablement des changements notoires. Par moments, l’on a l’impression que la question du terrorisme est encore traitée dans la plupart des services de sécurité comme des cas ordinaires de dénonciations de vol ou de petits deals dans les quartiers. Ces attitudes et pratiques ne favorisent pas véritablement la collaboration attendue par les populations qui craignent des représailles. Il suffit de discuter avec certains citoyens du Sahel pour comprendre jusqu’à quel point l’Etat est encore loin de rassurer. En plus donc de la refonte indispensable des forces de défense et de sécurité, il y a urgence aussi à opérer des changements dans l’organisation, les pratiques et les comportements dans les casernes, commissariats et brigades de gendarmerie.

Il s’agit de créer des capacités opérationnelles de réaction rapide face aux dénonciations ponctuelles afin d’éviter que la bureaucratie ne limite l’opérationnalité des forces. Les moyens doivent également suivre. Car, il est incompréhensible que pendant que des officiers paradent avec des véhicules V8 de l’armée à Ouagadougou, des unités mobiles, des commissariats et des brigades de gendarmerie manquent du strict minimum (parfois même le carburant) pour répondre à des urgences. Le Burkina nouveau ne se construira pas sans un renouveau de l’armée et des forces de défense et de sécurité.

  • 02
  • Avr

Le Burkina Faso subit depuis deux ans maintenant, des incursions meurtrières de groupes terroristes. Jusque-là, les principales cibles de ces attaques, excepté celle du 15 janvier 2016 à Ouagadougou, sont les forces de défense et de sécurité. La dernière en date est l’attaque de Nassoumbou en décembre dernier, qui a causé la mort de 12 jeunes soldats et qui a suscité l’émoi et la colère légitime populaire.

  • 08
  • Fév

Le Président Roch Marc Christian Kaboré a bouclé sa première année à la tête du Burkina Faso. En décembre, il en a luimême dressé le bilan et en est satisfait. Pourtant, presque tous les observateurs de la scène politique sont unanimes qu’il aurait pu faire mieux.

  • 11
  • Jan

Le Burkina Faso a commémoré, le 11 décembre 2016, le 56e anniversaire de son accession à la souveraineté nationale et internationale.

  • 06
  • Déc

Bientôt un an déjà que le Président Kaboré est au pouvoir. Cette année aurait pu permettre de réconcilier l’Etat avec la société burkinabè en crise de valeur et de repère, mais au finish, ça risque d’être une année perdue, un an de gâchis, d’immobilisme incompréhensible et étouffant. Le tâtonnement doit enfin faire place à une gouvernance responsable et éthique basée sur une bonne maîtrise des défis et une claire vision de l’action publique en rapport avec les fortes attentes sociales de changement et de mieux-être partagé. Le pouvoir doit enfin se réveiller. 2017 s’annonce comme une année charnière. Le pays doit être enfin gouverné. Il faut rassurer et remobiliser toutes les forces du progrès autour de vrais chantiers du renouveau politique, institutionnel et économique.

"Nous rêvons d'un Burkina Faso où le pauvre suscite chez le riche, compassion et solidarité; où le faible bénéficie de la protection des forts; où la solidarité n'est pas seulement un slogan mais une valeur essentielle dans nos rapports avec les autres; où toute vie humaine est sacrée;...Lire la suite